La Bugatti Type 15 apparaît en 1910 comme une version allongée du Type 13, première création d’Ettore Bugatti sous sa propre marque. Avec son empattement étendu et ses finitions soignées, elle contribue à établir la réputation d’excellence qui fera le succès de Bugatti dans les décennies suivantes. Plus qu’une simple évolution technique, ce modèle incarne les ambitions d’un constructeur qui commence tout juste à écrire son histoire.
Une version évoluée du Type 13
Ettore Bugatti lance sa première voiture de production, la Type 13, en 1910 depuis son usine de Molsheim en Alsace. Quelques mois plus tard, il présente la Type 15, une déclinaison qui conserve la mécanique de base tout en adoptant un empattement allongé.
L’empattement passe ainsi de 2000 mm sur le Type 13 à 2400 mm sur le Type 15. Ces 40 centimètres supplémentaires changent radicalement le caractère de la voiture. L’habitabilité s’améliore, la stabilité à vitesse élevée progresse et surtout, cette plateforme permet d’accueillir différents types de carrosseries selon les besoins des clients.
Bugatti vise alors une clientèle exigeante qui recherche à la fois performance et polyvalence. La Type 15 répond à cette double exigence en offrant une base mécanique éprouvée dans un format plus généreux. Cette stratégie de déclinaisons multiples deviendra une signature de la marque.
Les caractéristiques techniques qui ont fait la différence
Un moteur modeste mais innovant
Le cœur de la Type 15 bat au rythme d’un moteur quatre cylindres en ligne de 1327 cm³. La cylindrée reste contenue, typique des automobiles légères de l’époque. Mais c’est l’architecture qui impressionne les connaisseurs.
Bugatti utilise un arbre à cames en tête (appelé SOHC pour Single Overhead Camshaft), une configuration technique avancée pour 1910. La plupart des constructeurs se contentent encore de soupapes latérales, moins efficaces. Ici, chaque cylindre reçoit deux soupapes commandées directement depuis le haut, ce qui optimise le remplissage et améliore les performances.
La puissance affichée atteint 15 chevaux à 2500 tours par minute. Ces chiffres peuvent sembler dérisoires aujourd’hui, mais ils placent la Type 15 dans la catégorie des voitures vives de son époque. L’alésage de 65 mm et la course de 100 mm témoignent d’une conception privilégiant le couple à bas régime, idéal pour l’usage routier.
Un châssis pensé pour l’élégance et la polyvalence
Le radiateur hexagonal monté à l’avant devient rapidement un élément de reconnaissance visuelle. Cette forme à six pans, caractéristique des premières Bugatti, assure un refroidissement efficace tout en conférant à la voiture une identité forte.
La suspension arrière repose sur des ressorts semi-elliptiques, une solution éprouvée qui offre un compromis acceptable entre confort et tenue de route. Les ingénieurs de Bugatti ajustent avec soin la rigidité pour obtenir un comportement routier équilibré malgré l’empattement allongé.
Les roues de 16 pouces chaussent des pneumatiques adaptés aux routes souvent chaotiques du début du XXe siècle. La transmission manuelle à quatre rapports permet d’exploiter correctement la plage d’utilisation du moteur, tandis que la propulsion arrière assure une motricité prévisible et une architecture mécanique simple.
Performances et usage au quotidien
La vitesse maximale se situe aux alentours de 93 km/h selon les sources d’époque. Sur les routes de 1910, où les limitations n’existent pas encore et où le réseau routier reste rudimentaire, cette performance place la Type 15 parmi les voitures rapides.
Le poids maîtrisé, probablement inférieur à 700 kg, favorise une accélération vive et une consommation raisonnable. La maniabilité bénéficie de cet équilibre entre puissance modeste et légèreté, permettant une conduite agréable même sur les chemins sinueux qui constituent l’essentiel du réseau européen.
Les propriétaires utilisent leur Type 15 aussi bien pour les déplacements quotidiens que pour les escapades du week-end. La polyvalence du châssis autorise différentes carrosseries : roadster sportif, berline confortable ou même configuration utilitaire pour certains usages spécifiques.
Une voiture au service de la famille Bugatti
L’exemplaire le plus célèbre de la Type 15 porte une histoire fascinante. Les historiens estiment que cette voiture appartenait à la famille Bugatti elle-même, ce qui explique son état de conservation exceptionnel et son importance patrimoniale.
À l’origine, le véhicule reçoit une carrosserie berline réalisée par les carrossiers Wiederkehr de Colmar. Cette configuration fermée privilégie le confort et la protection des intempéries, un choix logique pour une voiture destinée à un usage familial intensif.
Selon les témoignages de l’époque, cette Type 15 aurait servi sur le front occidental pendant la Première Guerre mondiale. Entre 1914 et 1918, de nombreuses voitures privées sont réquisitionnées ou volontairement mises au service de l’effort de guerre. Bugatti, dont l’usine se trouve en zone de conflit, voit ses installations perturbées et ses véhicules parfois détournés de leur usage initial.
Après la guerre, vers 1920, la voiture traverse la Manche et arrive en Grande-Bretagne. Son nouveau propriétaire décide de transformer radicalement son apparence. La lourde berline laisse place à une carrosserie roadster deux places, plus légère et sportive. Cette métamorphose reflète l’évolution des goûts : les années 1920 voient l’essor des voitures de sport découvertes, symboles de liberté et de modernité.
La place du Type 15 dans l’histoire Bugatti
Ettore Bugatti n’est pas un inconnu lorsqu’il fonde sa propre marque. Ce designer italien a travaillé pour plusieurs constructeurs allemands de renom, acquérant une expérience précieuse en matière d’ingénierie et de production automobile.
En 1909, il franchit le pas et établit ses Automobiles E. Bugatti à Molsheim, une petite ville d’Alsace alors sous souveraineté allemande. L’usine démarre modestement, mais Ettore voit grand. Dès 1910, la production débute avec le Type 13, un roadster compact qui impressionne par la finesse de sa réalisation.
La Type 15 arrive dans la foulée, élargissant rapidement la gamme. Elle permet à Bugatti de toucher une clientèle plus large tout en affinant ses procédés de fabrication. Chaque voiture sort de l’atelier avec un niveau de finition inhabituel pour l’époque, établissant cette réputation de qualité qui deviendra la marque de fabrique de la firme.
Après la Première Guerre mondiale, Molsheim se retrouve en territoire français suite au redécoupage des frontières. Bugatti profite de ce nouveau contexte pour développer son activité. Les années 1920 voient l’explosion de la notoriété de la marque, portée par des succès en compétition et par des modèles routiers toujours plus raffinés.
La Type 15, bien que produite en quantités limitées, pose les bases techniques et philosophiques de cette réussite. Elle prouve qu’Ettore Bugatti maîtrise l’art de concevoir des voitures à la fois performantes, fiables et élégantes. Les leçons tirées de ces premiers modèles nourriront les créations ultérieures, des légendaires Type 35 de course aux somptueuses Type 41 Royale.
Les exemplaires survivants aujourd’hui
La rareté extrême des Type 15 rend chaque exemplaire précieux. La production totale reste difficile à quantifier avec certitude, mais les historiens estiment qu’elle n’a jamais dépassé quelques dizaines d’unités. Plus d’un siècle après leur fabrication, seule une poignée de ces voitures existe encore.
L’exemplaire conservé au National Motor Museum de Beaulieu, dans le Hampshire anglais, détient un statut particulier. Les experts le considèrent comme la deuxième Bugatti la plus ancienne au monde encore en état de fonctionnement. C’est également la plus vieille Bugatti présente au Royaume-Uni, ce qui lui confère une importance patrimoniale considérable pour les passionnés britanniques.
Ce véhicule a traversé les décennies grâce à des propriétaires consciencieux qui ont compris sa valeur historique. Plutôt que de le modifier au gré des modes ou de le laisser se dégrader, ils ont préservé son authenticité. Aujourd’hui, il témoigne des débuts d’une légende automobile.
Pour les collectionneurs, acquérir une Type 15 relève du rêve inaccessible. Les rares fois où un exemplaire change de mains, les enchères atteignent des sommets. Au-delà de la valeur financière, ces voitures incarnent un moment charnière de l’histoire automobile : celui où un artisan génial commence à transformer sa vision en réalité industrielle.
Les musées qui possèdent une Type 15 la présentent généralement comme une pièce maîtresse de leur collection. Elle permet d’expliquer aux visiteurs comment naissent les grandes marques, comment un homme seul peut révolutionner une industrie par la seule force de son talent et de sa détermination.
Pourquoi la Bugatti Type 15 reste fascinante
Plus qu’une simple automobile ancienne, la Type 15 représente un témoignage vivant des origines d’une légende. À une époque où l’industrie automobile cherche encore ses marques, où les standards de qualité varient énormément d’un constructeur à l’autre, Ettore Bugatti impose déjà son exigence.
L’ingénierie soignée se lit dans chaque détail : l’arbre à cames en tête quand d’autres se contentent de solutions archaïques, le châssis équilibré qui autorise différentes configurations, la finition minutieuse qui fait de chaque voiture une pièce presque unique. Cette attention portée à l’excellence technique et esthétique forge l’ADN de Bugatti dès les tout premiers modèles.
La Type 15 sert également de pont entre deux époques. Elle naît dans le monde de l’artisanat automobile du début du siècle, où chaque voiture sort d’un atelier presque à la main. Mais elle annonce déjà la marque de prestige que Bugatti deviendra dans les années 1920 et 1930, synonyme de performances, de luxe et d’innovation.
Les passionnés d’automobile apprécient cette voiture pour ce qu’elle révèle : les fondations solides sur lesquelles se construisent les grandes réussites. Rien n’est laissé au hasard, chaque choix technique répond à une logique claire, chaque ligne de la carrosserie participe à l’harmonie d’ensemble.
Aujourd’hui, croiser une Type 15 lors d’un événement de voitures anciennes provoque toujours une émotion particulière. Cette machine centenaire roule encore, témoignant de la qualité de sa conception originelle. Elle rappelle qu’avant les hypercars modernes, avant les Veyron et les Chiron, il y avait déjà un homme qui rêvait de perfection mécanique et qui commençait à la réaliser, un modèle à la fois.

