Bugatti Type 36 : le prototype qui inventa le compresseur

Seulement deux exemplaires produits, aucune commercialisation, un refus de pilote en essai… et pourtant, la Bugatti Type 36 reste un jalon technique majeur dans l’histoire de la marque alsacienne. Ce prototype expérimental apparu en 1925 a marqué les esprits par ses choix radicaux et son rôle de laboratoire d’innovations. C’est avec cette monoplace que Bugatti a testé pour la première fois le compresseur qui allait propulser ses victoires futures.

Une monoplace expérimentale née pour Montlhéry

Le contexte de 1925 et l’inauguration de l’autodrome

Le 17 mai 1925, l’autodrome de Montlhéry ouvre ses portes avec une course en formule libre. Bugatti saisit l’occasion pour présenter une voiture d’un genre totalement inédit. À cette époque, la marque de Molsheim domine déjà les circuits européens avec sa célèbre Type 35, mais Ettore Bugatti cherche constamment à repousser les limites techniques.

L’inauguration de Montlhéry représente une vitrine idéale pour expérimenter de nouveaux concepts. La Type 36 devient alors le véhicule d’essai parfait pour tester des solutions audacieuses loin des conventions établies.

Un concept technique extrême

La première version de la Type 36 affiche des caractéristiques pour le moins surprenantes. Cette monoplace équipée d’un moteur 8 cylindres en ligne de 1500 cc dérivé de celui de la Type 35 présente une particularité stupéfiante : elle ne possède aucune suspension à l’arrière et pratiquement aucune à l’avant.

L’essieu arrière est directement boulonné au châssis, sans le moindre ressort. Ce choix radical vise à réduire le poids et à améliorer la réactivité, mais il rend la conduite extrêmement difficile. La voiture transmet chaque imperfection de la piste directement au pilote.

Pierre de Vizcaya, pilote habitué aux Bugatti, refuse catégoriquement de conduire cette machine après l’avoir essayée. Son verdict est sans appel : la voiture est trop extrême, même pour un pilote chevronné. Cette réaction illustre à quel point Bugatti pousse l’expérimentation au-delà des limites acceptables pour la compétition de l’époque.

L’évolution de 1926 : l’arrivée du compresseur

Les modifications pour le Grand Prix d’Alsace

Un an plus tard, presque jour pour jour, la Type 36 réapparaît sous une forme profondément modifiée. Le 30 mai 1926, lors du Grand Prix d’Alsace, Bugatti engage deux voitures qui portent encore la désignation Type 36, mais qui diffèrent radicalement du prototype initial.

Les ingénieurs de Molsheim ont tiré les leçons de 1925. La cylindrée est réduite à 1098 cc pour respecter les règlements de course, et surtout, des suspensions apparaissent enfin sur les deux trains roulants. La voiture devient pilotable, même si elle conserve un comportement nerveux.

Mais la transformation majeure concerne la motorisation. Pour la première fois sur une voiture sortie des ateliers de Molsheim, un compresseur Roots est installé. Cette innovation marque un tournant dans l’histoire technique de Bugatti.

Les caractéristiques techniques de la version modifiée

Le compresseur Roots permet de porter la puissance du moteur à 72 chevaux, un chiffre impressionnant pour une cylindrée aussi réduite en 1926. Ce système de suralimentation force l’air dans les cylindres et améliore considérablement le rendement du moteur.

La transmission repose sur une boîte de vitesses à 3 rapports, solution classique pour l’époque mais efficace sur circuit. L’architecture reste celle d’une monoplace pure, conçue exclusivement pour la compétition.

Visuellement, la Type 36 se distingue par sa calandre étroite caractéristique et sa pointe arrière effilée. Certaines versions ont toutefois couru avec une configuration tronquée, adaptée selon les besoins aérodynamiques des circuits. Cette forme allongée améliore la pénétration dans l’air, un avantage décisif sur les longues lignes droites.

Le moteur 8 cylindres conserve l’architecture classique Bugatti avec un alésage de 60 mm et une course de 66 mm pour la version initiale de 1500 cc, puis 51,3 mm d’alésage pour la version compressée de 1098 cc. Cette réduction de cylindrée vise à homologuer la voiture dans une catégorie de course spécifique.

Un héritage limité mais décisif

Seulement deux châssis produits

La Bugatti Type 36 n’a jamais été commercialisée. Elle reste un prototype strictement réservé à l’expérimentation et à la compétition d’usine. Seuls deux châssis ont été construits, portant les numéros 4751 et 4790.

Ces deux exemplaires n’ont jamais quitté le giron de l’équipe de course Bugatti. Aucun client privé n’a pu acquérir ce modèle, contrairement à la Type 35 ou à la Type 37 qui ont connu un succès commercial important auprès des gentlemen drivers de l’époque.

Cette rareté absolue fait aujourd’hui de la Type 36 l’un des modèles les plus méconnus et les plus recherchés par les historiens de l’automobile. Les traces documentaires sont limitées, et chaque apparition en course ou en photographie constitue un témoignage précieux.

L’héritage technique pour Bugatti

Malgré sa production confidentielle, la Type 36 a joué un rôle essentiel dans l’évolution technique de Bugatti. Elle représente la première voiture de Molsheim équipée d’un compresseur, une innovation qui va transformer les performances de la marque.

L’expérience acquise avec le compresseur Roots de la Type 36 permet à Bugatti de développer rapidement la Type 35C en 1927. Ce modèle compressé de la célèbre Type 35 remporte d’innombrables victoires et impose Bugatti comme la référence absolue en matière de voitures de course suralimentées.

Le moteur de la Type 36, dans sa configuration de 1098 cc, est également réutilisé sur d’autres modèles. La Type 39A reprend notamment cette base technique, confirmant que les enseignements tirés du prototype n’ont pas été perdus.

La Type 36 précède également d’un an la Type 35C, généralement considérée comme la première Bugatti de série équipée d’un compresseur. Cette antériorité chronologique souligne le rôle de pionnier de la Type 36 dans l’adoption de la suralimentation chez Bugatti.

Reconnaissance des collectionneurs

Aujourd’hui, la Bugatti Type 36 fascine les collectionneurs et les passionnés d’automobiles anciennes. Sa rareté absolue en fait un objet de convoitise, même si les deux châssis originaux restent introuvables ou conservés dans des collections privées très fermées.

Le modèle a inspiré plusieurs reproductions miniatures de haute qualité. Des fabricants spécialisés comme Classic Collectibles ont créé des modèles réduits au 1/10ème dans les années 1990, à partir des plans d’origine. Ces répliques, limitées à environ 100 exemplaires, atteignent aujourd’hui des prix élevés sur le marché des enchères spécialisées.

La Type 36 apparaît régulièrement dans les ouvrages de référence consacrés à Bugatti, même si elle reste souvent reléguée à quelques paragraphes. Les historiens reconnaissent son importance dans la chronologie technique de la marque, mais le manque de documentation visuelle et de résultats sportifs spectaculaires limite sa notoriété auprès du grand public.

Pour les amateurs éclairés, elle représente pourtant un chaînon essentiel entre la Type 35 originale et les versions compressées qui ont dominé les courses européennes à la fin des années 1920. C’est dans ce laboratoire roulant que Bugatti a osé tester des solutions radicales, parfois au prix de l’échec, mais toujours avec l’ambition de progresser.

La Type 36 incarne parfaitement la philosophie d’Ettore Bugatti : privilégier l’expérimentation audacieuse, accepter les erreurs comme des étapes d’apprentissage et transformer chaque prototype en source d’innovation pour les modèles futurs. Sans la Type 36 et son compresseur pionnier, l’histoire sportive de Bugatti aurait probablement pris un tout autre visage.

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koessler.buisness@gmail.com
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