Entre 1926 et 1927, Bugatti produit un modèle dont peu de passionnés connaissent aujourd’hui l’existence : la Type 38. Pourtant, cette automobile incarne parfaitement l’esprit de Molsheim à une époque charnière. Équipée du moteur huit cylindres emblématique de la marque et positionnée entre le Type 30 et le futur Type 43, elle représente une étape essentielle dans l’évolution technique de la firme d’Ettore Bugatti. Avec seulement 385 exemplaires produits, dont 39 en version suralimentée, la Type 38 reste aujourd’hui l’un des Bugatti les plus méconnus, mais aussi l’un des plus agréables à conduire selon les collectionneurs.
Un modèle de transition dans la lignée Bugatti
Le successeur du Type 30
La Bugatti Type 38 voit le jour en 1926 pour remplacer la Type 30, en production depuis 1922. Cette dernière occupait une place particulière dans l’histoire automobile : elle fut la première petite huit cylindres en ligne produite en série et la première à utiliser le moteur classique à simple arbre à cames en tête signé Bugatti.
La Type 38 reprend l’architecture du moteur 2.0 litres du Type 35A « Tecla », mais l’installe dans un châssis modernisé. L’empattement passe à 3 122 millimètres, offrant plus d’espace et de confort. Les ingénieurs de Molsheim profitent des enseignements tirés des Type 35 de compétition pour améliorer plusieurs éléments : nouvelle boîte de vitesses à quatre rapports, radiateur en fer à cheval caractéristique, voie élargie et freins de plus grand diamètre.
Le résultat est une automobile qui conserve les caractéristiques sportives des Bugatti de course tout en offrant un comportement routier plus civilisé et accessible au quotidien.
Une production éphémère mais marquante
La carrière commerciale de la Type 38 fut aussi brillante que brève. Produite entre 1926 et 1927, elle totalise 385 exemplaires avant d’être remplacée par la Type 43 dès 1927. Quelques unités supplémentaires seront assemblées après cette date, mais en nombre confidentiel.
Cette courte production s’explique par les retours des clients. Beaucoup trouvaient la version atmosphérique trop peu puissante, tandis que la version suralimentée Type 38A souffrait d’un compresseur surdimensionné, hérité directement de la voiture de course Type 37A. Ces critiques poussent Bugatti à développer rapidement le Type 43, équipé d’un moteur de 2,3 litres mieux adapté.
Malgré cette brièveté, la Type 38 a marqué les esprits par ses qualités routières et sa fiabilité, deux atouts qui contribueront à forger la réputation de solidité des Bugatti de tourisme.
Caractéristiques techniques et performances
Le moteur huit cylindres en ligne
Le cœur de la Type 38 est un bijou mécanique. Ce moteur 2.0 litres (1 991 cm³ exactement) adopte une configuration huit cylindres en ligne avec un alésage de 60 millimètres et une course de 88 millimètres. Cette architecture à course longue était typique de l’époque et favorisait le couple à bas régime.
Chaque cylindre dispose de trois soupapes actionnées par un arbre à cames en tête unique entraîné par engrenages. Le vilebrequin repose sur trois roulements à billes avec des bielles à paliers lisses, une conception audacieuse qui témoigne de la précision d’usinage des ateliers Bugatti. L’alimentation est assurée par deux carburateurs Solex.
La puissance développée atteint environ 60 à 70 chevaux à 4 500 tr/min selon les sources, ce qui peut sembler modeste aujourd’hui mais représentait des performances honorables pour l’époque. La précision d’assemblage de ce moteur reste légendaire : d’autres constructeurs préféraient les six cylindres de même cylindrée, jugés plus sûrs à fabriquer.
Un détail technique mérite attention : la Type 38 dispose d’un dynamoteur monté sur le nez du vilebrequin, combinant les fonctions de démarreur et de dynamo, remplaçant ainsi la dynamo entraînée par courroie du Type 30.
Châssis et transmission
Le châssis de la Type 38 reste fidèle à la philosophie Bugatti de l’époque. L’essieu avant rigide est suspendu par des ressorts semi-elliptiques, tandis que l’arrière repose sur des ressorts en quart d’ellipse inversés. Cette configuration, simple mais efficace, assure un bon compromis entre tenue de route et confort.
La transmission fait appel à une boîte manuelle quatre rapports spécialement développée pour ce modèle. L’ensemble envoie la puissance aux roues arrière via un arbre de transmission à cardans. Les freins à câble agissent sur les quatre roues équipées de jantes à rayons métalliques, une signature visuelle forte de la marque.
La voie élargie par rapport au Type 30 améliore la stabilité en virage, un point apprécié par les conducteurs qui découvraient ainsi un Bugatti plus facile à maîtriser au quotidien que les modèles de compétition.
Performances routières
La Bugatti Type 38 affiche une vitesse de pointe d’environ 125 km/h (77 mph), ce qui en faisait une voiture rapide pour son époque. Les accélérations, bien que non documentées avec précision, étaient considérées comme vives grâce au rapport poids/puissance favorable et à la réactivité du moteur.
Mais c’est surtout le comportement routier qui fait l’unanimité. Les témoignages de propriétaires actuels concordent : la Type 38 fait partie des Bugatti les plus agréables et les plus pardonnantes à conduire. Moins nerveuse que les voitures de Grand Prix, plus communicative que les grosses berlines, elle trouve un équilibre rare qui explique pourquoi les collectionneurs la recherchent encore aujourd’hui pour participer à des rallyes et événements.
La version suralimentée Type 38A
Un compresseur hérité de la compétition
En 1927, Bugatti propose une version suralimentée baptisée Type 38A. Le compresseur utilisé provient directement de la Type 37A de compétition, ce qui témoigne de la volonté de la marque d’offrir une automobile aux performances relevées.
Ce compresseur débrayable porte la puissance à environ 90 à 95 chevaux, une augmentation significative qui transforme le caractère de l’auto. La vitesse maximale grimpe aux alentours de 140 km/h (87 mph), faisant de la Type 38A l’une des voitures les plus rapides de son temps.
Pour gérer ce surcroît de puissance, quelques modifications sont apportées : capot légèrement allongé, freins de plus grand diamètre et divers renforcements mécaniques. Le reste de l’architecture demeure identique, avec la même suspension et la même boîte de vitesses.
Une rareté absolue
La Type 38A reste aujourd’hui l’une des Bugatti les plus rares. Sur les 385 Type 38 produites, seules 39 unités ont reçu le compresseur, soit à peine 10 % de la production totale.
Cette rareté s’explique par un problème d’équilibre. Les clients reprochaient au compresseur d’être trop volumineux et trop brutal pour un usage routier. Emprunté sans modification à une voiture de course, il manquait de progressivité et rendait l’automobile plus difficile à exploiter au quotidien.
Ces critiques accélèrent le développement du Type 43, lancé dès 1927 avec un moteur plus gros de 2,3 litres et un compresseur mieux calibré. La Type 38A disparaît alors rapidement du catalogue, devenant par la même occasion un objet de collection très recherché.
Carrosseries et variantes
La liberté des carrossiers
Comme la plupart des constructeurs de prestige de l’époque, Bugatti commercialisait la Type 38 sous forme de châssis roulant. Les clients pouvaient ainsi choisir leur carrossier et faire réaliser une carrosserie sur mesure selon leurs goûts et leurs besoins.
Bugatti entretenait des relations privilégiées avec plusieurs carrossiers de renom. Parmi eux, Lavocat & Marsaud de Boulogne se distingue par des créations élégantes et sportives. Joseph Figoni, dont l’atelier existe depuis 1923, signe également quelques réalisations remarquables sur base de Type 38. D’autres carrossiers comme Weymann (spécialiste des carrosseries légères) ou Compton en Angleterre habillent également des châssis destinés à l’exportation.
Les possibilités étaient vastes : roadsters deux places, torpédos quatre places, cabriolets, coupés à queue arrondie ou berlines deux ou quatre glaces latérales. La plupart des Type 38 ne recevaient pas de pare-chocs d’origine, privilégiant la légèreté et l’esthétique pure.
Des créations uniques
Certaines carrosseries sont devenues légendaires. Le Cabriolet Philadelphia de Figoni en est l’exemple le plus célèbre. Cette appellation mystérieuse désigne un style de carrosserie décapotable dont très peu d’exemplaires ont survécu. L’un d’eux, portant le numéro de châssis 38345, figure parmi les plus belles réalisations Figoni de l’époque.
D’autres Type 38 ont connu des destins mouvementés. Certaines ont été raccourcies en deux places pour la compétition, d’autres ont changé de carrosserie plusieurs fois au gré des restaurations et des modes. Cette diversité rend chaque Type 38 survivante unique, avec une histoire et une configuration spécifiques.
Il faut noter qu’à l’origine, une proportion importante des Type 38 était livrée avec des carrosseries fermées. Cependant, beaucoup ont été recarrossées ultérieurement en versions ouvertes plus sportives, considérées comme plus désirables par les collectionneurs.
Valeur et marché actuel
Une cote en hausse
Sur les 385 Bugatti Type 38 produites, environ 40 exemplaires existent encore aujourd’hui. Cette rareté, combinée à la qualité intrinsèque du modèle, en fait une automobile recherchée sur le marché de la collection.
Les ventes aux enchères récentes donnent une idée de la valorisation du modèle. Une Type 38 en bon état se négocie généralement entre 200 000 et 400 000 euros, selon son historique, l’authenticité de ses composants et la qualité de sa carrosserie. Les Type 38A suralimentées, encore plus rares, peuvent dépasser ces estimations lorsqu’elles sont proposées avec une provenance documentée.
En 2021, un exemplaire vendu par Osenat était estimé entre 300 000 et 400 000 euros. En 2013, Barrett-Jackson proposait une Type 38 avec carrosserie Lavocat & Marsaud. Plus récemment, en 2021, une Type 38A Grand Sport s’est adjugée à 410 000 dollars sur Bring a Trailer, témoignant de l’intérêt croissant pour ces modèles.
Un Bugatti accessible pour les collectionneurs
Dans l’univers des Bugatti de collection, la Type 38 occupe une position particulière. Elle représente l’un des derniers huit cylindres Bugatti relativement abordables pour un collectionneur souhaitant entrer dans le cercle fermé des propriétaires de la marque.
Des projets de restauration apparaissent régulièrement sur le marché. Bonhams a par exemple proposé en 2019 un châssis Type 38 à restaurer, vendu sans réserve. Ces opportunités attirent les restaurateurs passionnés prêts à redonner vie à ces automobiles historiques.
Un autre avantage non négligeable : la Type 38 est éligible aux rallyes et événements Bugatti organisés régulièrement à travers le monde. Le Bugatti Club international accueille ces modèles dans ses rassemblements, offrant aux propriétaires l’occasion de rouler avec leur voiture dans des conditions idéales, entourés d’autres passionnés.
La place du Type 38 dans l’histoire Bugatti
Un maillon essentiel
La Type 38 joue un rôle de pont entre deux époques dans l’histoire de Bugatti. Elle succède au Type 30 (1922-1926), premier huit cylindres de tourisme de la marque, et prépare l’arrivée du Type 43 (1927-1931), qui deviendra la première voiture de série capable de dépasser les 160 km/h.
Les leçons tirées de la Type 38 sont nombreuses. Les critiques concernant le manque de puissance de la version atmosphérique et le compresseur trop brutal de la 38A conduisent directement aux choix techniques du Type 43. Ce dernier reçoit un moteur de cylindrée supérieure et un compresseur mieux dimensionné, corrigeant ainsi les défauts identifiés.
La Type 38 contribue également à établir la réputation de fiabilité et d’agrément de conduite des Bugatti de tourisme. Contrairement aux modèles de compétition, exigeants et nerveux, elle démontre qu’une Bugatti peut être à la fois performante et utilisable au quotidien.
Un modèle injustement méconnu
Aujourd’hui, la Type 38 reste largement éclipsée par ses contemporaines plus célèbres. Le Type 35 et ses dérivés dominent l’imaginaire collectif grâce à leurs succès en compétition. Le Type 57 et ses versions Atlantic ou Atalante incarnent l’apogée du style Bugatti des années 1930. Entre ces monuments, la Type 38 semble invisible.
Pourtant, les propriétaires actuels ne s’y trompent pas. Ils louent unanimement les qualités routières de ce modèle, son équilibre et son comportement sain. La Type 38 incarne une certaine idée de la perfection mécanique version Bugatti : précision d’usinage, élégance des solutions techniques, performances honorables et plaisir de conduite.
Pour comprendre l’évolution technique de Bugatti dans les années 1920, la Type 38 est indispensable. Elle illustre la capacité d’Ettore Bugatti à faire évoluer rapidement ses créations en fonction des retours du marché, tout en maintenant une cohérence stylistique et technique remarquable.
La Bugatti Type 38 demeure un témoignage fascinant d’une époque où l’automobile de prestige conjuguait artisanat d’exception et audace technique. Son statut de modèle de transition ne doit pas masquer ses qualités propres ni son importance dans la construction de la légende Bugatti. Pour les collectionneurs avertis, elle représente une opportunité rare d’accéder à l’univers de Molsheim avec une voiture authentique, agréable et historiquement significative.

