La Bugatti Type 41 Royale n’est pas une simple voiture de collection. C’est un monument roulant, un fantasme de luxe devenu réalité, et paradoxalement l’un des plus grands échecs commerciaux de l’histoire automobile. Conçue dans les années 1920 pour séduire les têtes couronnées d’Europe, elle incarne à la fois le génie visionnaire d’Ettore Bugatti et la démesure d’une époque révolue. Aujourd’hui, avec seulement six exemplaires jamais produits, elle reste l’une des voitures les plus rares et les plus précieuses au monde.
Une voiture conçue pour les rois… qui n’en ont pas voulu
À la fin des années 1920, Ettore Bugatti poursuit un rêve aussi audacieux qu’irréaliste : créer la voiture la plus luxueuse, la plus puissante et la plus chère jamais construite. Pas pour de riches industriels ou des stars hollywoodiennes. Non, la Royale est destinée aux rois, aux empereurs, aux monarques européens.
Le projet démarre en 1926, en plein âge d’or du luxe automobile. Bugatti vise une production de 25 exemplaires, chacun vendu au prix stratosphérique de 100 000 Reichsmarks, soit trois fois le tarif d’une Rolls-Royce de l’époque. Pour Ettore Bugatti, rien n’est trop beau, rien n’est trop cher.
Mais l’histoire en décide autrement. La Grande Dépression frappe en 1929 et bouleverse les priorités des élites mondiales. Même les familles royales renoncent à ce genre d’achat ostentatoire. Entre 1927 et 1933, Bugatti ne parvient à vendre que trois des six exemplaires produits. Ironie du sort : aucun monarque n’achètera jamais de Royale. Les acheteurs seront des industriels, un médecin allemand, un politicien français.
Le roi d’Espagne avait bien commandé une Royale, mais il fut renversé avant la livraison. Le rêve royal d’Ettore Bugatti s’effondre.
Des dimensions qui défient l’imagination
La première chose qui frappe avec la Bugatti Type 41, c’est sa taille absolument démesurée. Nous parlons d’une voiture de 6,4 mètres de long avec un empattement de 4,3 mètres. Pour donner une idée, c’est environ 1,5 mètre de plus qu’un SUV moderne type Range Rover.
Son poids ? Plus de 3 175 kg, soit l’équivalent de deux voitures compactes actuelles. Comparée à une Rolls-Royce Phantom de l’époque, la Royale est 20 % plus longue et 25 % plus lourde. Elle roule sur d’immenses roues en aluminium massif de 24 pouces, un exploit technique pour l’époque.
Conduire une Royale, c’est piloter un paquebot terrestre. Les témoignages de ceux qui ont eu ce privilège parlent d’un volant gigantesque, d’une impression de puissance écrasante et d’une présence physique qui ne laisse personne indifférent. Certains la décrivent comme un corbillard de luxe, d’autres comme une œuvre d’art mécanique.
La Royale n’est pas une voiture que l’on conduit discrètement. Elle se voit, elle s’impose, elle écrase tout sur son passage.
Un moteur d’avion sous le capot
Sous le capot interminable de la Royale se cache un moteur 8 cylindres en ligne de 12,8 litres. Une cylindrée hallucinante, même pour les standards d’aujourd’hui. Pour mettre les choses en perspective, un SUV moderne puissant tourne autour de 3 à 4 litres.
Ce moteur trouve son origine dans un projet aéronautique. En 1927, Ettore Bugatti avait conçu un moteur d’avion pour le gouvernement français. La version initiale développait 14,7 litres, mais Bugatti décida de la réduire à 12,8 litres pour la Royale. Malgré cette réduction, le moteur conserve sa puissance de 300 chevaux, une valeur impressionnante pour l’époque.
Les pistons sont de la taille de tasses à café. Le vilebrequin repose sur neuf paliers pour garantir stabilité et fluidité. L’alimentation se fait via un unique carburateur surdimensionné. La transmission ? Une boîte manuelle à trois rapports seulement, avec un embrayage multidisque à sec.
Les performances sont à la hauteur du moteur. La Royale peut dépasser les 190 km/h, une vitesse vertigineuse pour un véhicule de 3 tonnes dans les années 1930. Lors des premiers essais en 1926, les testeurs notent une accélération fluide, une excellente tenue de route et un confort de roulage supérieur à tout ce qui existe alors.
Ettore Bugatti aimait dire : « Je construis mes voitures pour rouler, pas pour s’arrêter. » Et la Royale incarne parfaitement cette philosophie.
L’éléphant dansant : une mascotte emblématique
La Bugatti Type 41 Royale est la seule Bugatti à porter une mascotte sur son capot. Et quelle mascotte : un éléphant dressé sur ses pattes arrières, figé dans une pose élégante et puissante.
Cette sculpture en chrome a été créée par Rembrandt Bugatti, le frère cadet d’Ettore. Rembrandt était un sculpteur animalier de renom au début du XXe siècle, reconnu pour son talent à capturer la grâce et la force des animaux sauvages. Malheureusement, sa vie fut marquée par la tragédie : il se suicida en 1916, à seulement 31 ans, profondément affecté par les horreurs de la Première Guerre mondiale.
Ettore choisit cette sculpture pour honorer la mémoire de son frère et pour symboliser les qualités de sa création : puissance, élégance et grandeur. L’éléphant est massif mais gracieux, imposant mais raffiné, exactement comme la Royale.
Cette mascotte est devenue l’un des symboles les plus reconnaissables de l’histoire automobile. Elle trône fièrement au sommet de chaque Royale, rappelant à tous que cette voiture n’a jamais été conçue pour passer inaperçue.
Six exemplaires, six destins hors du commun
Seuls six exemplaires de la Bugatti Type 41 Royale ont été produits et vendus. Chacun possède une carrosserie unique et une histoire propre, souvent rocambolesque.
Le Coupé Napoléon (châssis 41100)
Le Coupé Napoléon est sans doute le plus célèbre des six. C’était la voiture personnelle d’Ettore Bugatti, celle qu’il utilisait quotidiennement et dans laquelle il se faisait parfois conduire.
La carrosserie a été dessinée par Jean Bugatti, le fils d’Ettore, alors âgé de seulement 21 ans. Le design est spectaculaire : lignes épurées, bicolore noir et bleu, toit vitré et intérieur recouvert de velours bleu, un matériau alors plus précieux que le cuir. Un interphone électrique permettait au passager de communiquer avec le chauffeur, un luxe inouï pour l’époque.
Mais l’histoire la plus incroyable du Coupé Napoléon se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale. Pour protéger cette merveille des nazis, la voiture est cachée dans les égouts de Paris pendant plusieurs années. Elle survit miraculeusement à cette épreuve.
Après la guerre, le Coupé Napoléon passe entre les mains des frères Schlumpf, deux collectionneurs suisses obsédés par Bugatti. Aujourd’hui, il est exposé au Musée National de l’Automobile de Mulhouse, en France, et reste l’une des voitures les plus précieuses au monde. Estimation actuelle : plus de 50 millions de dollars.
Le Roadster Esders (châssis 41111)
Ce fut la première Royale vendue, en avril 1932, à Armand Esders, un riche fabricant de vêtements parisien. Jean Bugatti dessina pour lui une carrosserie roadster spectaculaire, avec des ailes généreuses et une ligne audacieuse.
Détail amusant : le roadster ne possédait aucun phare. Esders ne conduisait que de jour, et Bugatti estima que les phares gâcheraient l’élégance de la ligne. Une excentricité qui en dit long sur le niveau de personnalisation offert.
Plus tard, la voiture fut revendue à un politicien français, Raymond Patenôtre, qui fit recarrosser la Royale en Coupé de Ville par Henri Binder. La carrosserie originale disparut, mais la voiture survécut.
Le Cabriolet Weinberger (châssis 41121)
L’histoire de ce châssis est à elle seule un roman. Vendu en 1932 au Dr Josef Fuchs, un obstétricien allemand, la voiture reçut une carrosserie cabriolet réalisée par Ludwig Weinberger à Munich. Peinte en noir et jaune, elle était spectaculaire.
Face à la montée du nazisme, Fuchs quitta l’Allemagne avec sa Royale, d’abord pour la Suisse, puis Shanghai, avant de s’installer définitivement à New York en 1937. Mais dans les années 1940, la voiture tomba dans l’oubli et finit… dans une casse automobile.
En 1946, Charles Chayne, futur vice-président de General Motors, découvre la Royale abandonnée et l’achète pour la somme dérisoire de 75 dollars. Il la restaure entièrement, dépensant plus de 10 000 dollars dans le processus. En 1957, Chayne fait don de sa Royale au Henry Ford Museum de Dearborn, dans le Michigan, où elle est encore exposée aujourd’hui.
Les trois autres exemplaires
Les trois autres Royale ont également connu des parcours mouvementés. L’une fut vendue à un capitaine anglais, Cuthbert W. Foster, qui fit fabriquer une limousine Park Ward. Une autre passa entre les mains de plusieurs collectionneurs européens avant de finir dans une collection privée.
Le prototype original, châssis 41100, fut détruit en 1931 dans un accident impliquant Ettore Bugatti lui-même, qui s’était endormi au volant. Le châssis fut reconstruit et devint le célèbre Coupé Napoléon.
Quand l’échec commercial devient une réussite inattendue
La Bugatti Type 41 Royale fut un désastre financier. Bugatti avait investi des sommes colossales dans le développement, espérant vendre 25 exemplaires. Il n’en vendit que trois. Les moteurs produits restèrent inutilisés, les châssis invendus s’entassaient dans les ateliers de Molsheim.
Mais Ettore Bugatti n’était pas homme à baisser les bras. Plutôt que de laisser ces moteurs prendre la poussière, il eut une idée brillante : les reconvertir pour propulser des autorails, ces trains rapides qui commençaient à révolutionner le transport ferroviaire en France.
Les moteurs Royale furent déclassés à 200 chevaux et adaptés aux besoins ferroviaires. Entre 1935 et 1958, la SNCF commanda 79 autorails équipés de ces moteurs. Chaque autorail nécessitait entre deux et quatre moteurs selon le modèle.
Les performances étaient exceptionnelles. Lors des premiers essais en 1935, un autorail Bugatti atteignit 172 km/h, devenant ainsi l’un des premiers trains à grande vitesse au monde. Ces autorails assurèrent un service régulier sur le réseau français pendant plus de 20 ans, certains roulant jusqu’en 1956, voire 1958 selon les sources.
Grâce à cette reconversion, le projet Royale devint finalement un succès commercial. Les autorails rapportèrent bien plus d’argent que les voitures elles-mêmes. L’échec automobile se transforma en triomphe ferroviaire.
Une légende qui traverse le temps
Aujourd’hui, la Bugatti Type 41 Royale est bien plus qu’une voiture ancienne. C’est un mythe, une icône, un objet de fascination pour collectionneurs et passionnés d’automobile du monde entier.
Les six exemplaires survivants sont dispersés aux quatre coins du globe. Deux se trouvent au Musée National de l’Automobile de Mulhouse, en France, dont le célèbre Coupé Napoléon. Un autre est exposé au siège de Bugatti à Molsheim. Le Cabriolet Weinberger est visible au Henry Ford Museum dans le Michigan. Les deux derniers appartiennent à des collectionneurs privés.
La valeur de ces voitures est astronomique. En 1983, une Royale avec carrosserie Kellner fut vendue aux enchères chez Christie’s pour 8,7 millions de dollars, un record mondial à l’époque. Aujourd’hui, les experts estiment qu’une Royale pourrait atteindre plus de 50 millions de dollars si elle était mise en vente.
Un événement historique eut lieu en 1985 : les six Royale furent réunies pour la première fois au Concours d’Élégance de Pebble Beach, en Californie. Une occasion unique de voir côte à côte ces géants de l’histoire automobile. Une tentative similaire fut organisée en 2007 au Goodwood Festival of Speed, mais l’un des propriétaires refusa de déplacer sa voiture.
Certains collectionneurs, fascinés par la Royale, ont même fait construire des répliques. Les frères Schlumpf, par exemple, firent fabriquer une copie du Roadster Esders à partir de pièces Bugatti d’origine. Cette réplique est aujourd’hui exposée à Mulhouse aux côtés des deux originaux.
Un symbole de démesure et d’excellence
La Bugatti Type 41 Royale incarne à la fois le rêve démesuré d’Ettore Bugatti et la preuve que même les plus grands génies peuvent échouer. Conçue pour séduire les rois, elle finit entre les mains d’industriels et de médecins. Pensée comme un triomphe commercial, elle devint un gouffre financier sauvé in extremis par des trains. Mais cette suite de paradoxes n’a fait que renforcer sa légende. Aujourd’hui, la Royale reste l’une des voitures les plus rares, les plus précieuses et les plus fascinantes jamais construites, un monument vivant à la gloire du luxe automobile absolu.

