Bugatti Type 43 : la GT de légende née d’une voiture de course

En 1927, Ettore Bugatti réalise un pari audacieux : adapter le moteur de sa Type 35, reine des circuits européens, pour créer une voiture de route capable de performances dignes d’une voiture de Grand Prix. La Bugatti Type 43 devient ainsi le premier grand tourisme de série à dépasser les 160 km/h, tout en offrant quatre places et un confort relatif. Seulement 160 exemplaires sortiront des ateliers de Molsheim entre 1927 et 1932, faisant de ce modèle l’une des Bugatti les plus recherchées par les collectionneurs.

Une voiture de route avec un moteur de Grand Prix

La Type 43 n’est pas une simple évolution. C’est une synthèse réfléchie qui marie le meilleur de deux mondes : la puissance brute de la compétition et le raffinement d’un grand tourisme.

Sous le capot se cache le moteur 8 cylindres en ligne de 2 262 cm³ de la Type 35B, équipé de son légendaire compresseur Roots. Ce bloc développe 120 chevaux à 5 000 tr/min, une puissance impressionnante pour l’époque. L’architecture technique reste celle qui a fait la gloire de Bugatti en course : arbre à cames en tête, trois soupapes par cylindre, allumage par magnéto. Seule concession au confort : l’ajout d’un démarreur électrique et d’une dynamo en bout de vilebrequin.

Le châssis, en revanche, est entièrement nouveau. Bugatti abandonne le court empattement de la Type 35 (2,40 m) pour adopter un châssis cintré de 2,97 mètres, offrant enfin la place nécessaire pour accueillir trois à quatre passagers. Ce châssis emprunte ses essieux avant et arrière, sa boîte de vitesses et son imposant radiateur en fer à cheval à la Type 38, le modèle de tourisme de la gamme.

La carrosserie torpédo Grand Sport, dessinée et fabriquée à Molsheim sous la direction de Jean Bugatti, fils d’Ettore, affiche une élégance sportive avec ses lignes effilées en forme de cigare, sa poupe pointue et ses flancs ajourés. Les roues en aluminium coulé à larges rayons, signature visuelle de la Type 35, complètent cette silhouette immédiatement reconnaissable.

Avec un poids plume de 1 100 kg seulement, la Type 43 devient la première voiture de série capable d’atteindre 100 mph (161 km/h). Les chronos officieux parlent d’un 0 à 100 km/h en 12 secondes environ, un chiffre sidérant pour 1927. Plus impressionnant encore : la voiture peut accélérer de 30 km/h en quatrième jusqu’à sa vitesse maximale de 170 à 180 km/h sans sourciller.

Type 43 vs Type 35 : quelles différences concrètes ?

Pour bien comprendre ce qui distingue la Type 43 de sa cousine de course, voici un comparatif direct :

CritèreType 35 (Grand Prix)Type 43 (Grand Sport)
Usage prévuCourse pureRoute et compétition
Empattement2,40 m2,97 m
Nombre de places1 à 23 à 4
Type de châssisRigide courtCintré allongé
Vitesse maximale~190 km/h170-180 km/h
ConfortSpartiateRelatif (pour l’époque)
Production totale~340 exemplaires160 exemplaires

La Type 43 sacrifie quelques km/h au profit de la polyvalence. Elle reste une voiture exigeante à conduire, avec sa boîte non synchronisée et ses freins à tambour à commande par câbles, mais elle offre la possibilité de voyager à deux couples ou de participer aux épreuves d’endurance qui exigent quatre places, comme les 24 Heures du Mans.

Production et versions : du succès initial au ralentissement

La Type 43 connaît un lancement remarqué au printemps 1927. Les premiers moteurs sortent des ateliers dès décembre 1926, et sept voitures sont assemblées avant la fin de l’année. Le succès est immédiat.

Au cours du printemps et de l’été 1927, la production atteint un rythme soutenu de 7 à 10 voitures par mois. À la fin de l’année, 80 exemplaires circulent déjà sur les routes européennes, soit la moitié de la production totale qui sera finalement réalisée. L’année 1928 voit sortir plus de 60 Type 43 supplémentaires des ateliers de Molsheim. Les 15 dernières voitures de la série initiale quittent l’usine avant avril 1929.

Mais la commercialisation ne suit pas ce rythme effréné. Le prix de vente reste très élevé : le catalogue affiche 165 000 francs, bien que les prix réels varient selon les marchés et les clients (de 76 000 à 115 000 francs selon les registres). À partir de 1930, alors que la crise économique frappe l’Europe, de nombreux exemplaires invendus encombrent les stocks de l’usine.

Type 43A : l’évolution vers plus de confort

Face au ralentissement des ventes en 1929, Bugatti fait évoluer le modèle. La Type 43A abandonne la carrosserie Grand Sport rustique au profit d’une version roadster plus civilisée et confortable, inspirée du cabriolet Type 40. Le compresseur Roots devient équipement de série.

Cette version, produite entre 1929 et 1931, se distingue par l’absence de marchepieds latéraux. Pour monter à bord, il faut utiliser un unique marchepied du côté droit. Le capot arbore un orifice plus large pour la soupape d’échappement du compresseur. La production totale des deux versions confondues s’arrête à 160 exemplaires en 1932.

Combien vaut une Bugatti Type 43 aujourd’hui ?

Le marché des Type 43 reflète leur statut d’icône. Les prix varient considérablement selon l’authenticité et l’historique de chaque voiture.

Un exemplaire 100% authentique avec son châssis, son moteur et ses pièces d’origine concordantes (ce qu’on appelle les « matching numbers ») peut atteindre entre 2 et 3 millions d’euros aux enchères. Le record public connu dépasse les 1,5 million d’euros pour des modèles impeccablement documentés.

Les restaurations de haute qualité intégrant de nombreuses pièces d’origine Bugatti se négocient généralement entre 500 000 et 1 500 000 euros. Ces voitures peuvent être mécaniquement excellentes, parfois même supérieures aux originaux non restaurés, mais leur valeur dépend fortement de la traçabilité des composants.

Les critères qui font la différence

Plusieurs éléments déterminent la valeur d’une Type 43 sur le marché :

L’authenticité du châssis et du moteur arrive en tête. Les numéros de châssis et de moteur doivent correspondre aux registres de l’usine de Molsheim. Un rapport d’expertise de spécialistes reconnus comme Pierre-Yves Laugier peut valider cette authenticité.

L’historique documenté pèse lourd dans la balance. Une voiture dont on peut retracer la provenance depuis sa sortie d’usine, avec ses propriétaires successifs et son passage dans des collections célèbres, vaudra toujours plus qu’un exemplaire à l’histoire floue.

La qualité de la restauration compte également. Les meilleures restaurations sont celles réalisées par des ateliers spécialisés Bugatti reconnus, utilisant des pièces d’origine ou fabriquées selon les plans d’époque. Des noms comme Laurent Rondoni (Ventoux Moteurs), Henri Roseau ou Patrick Barrier sont des gages de sérieux.

Le palmarès sportif ajoute une prime significative. Une voiture ayant participé au Tourist Trophy, au Grand Prix d’Irlande ou à d’autres courses historiques bénéficie d’une aura supplémentaire.

Attention aux reconstructions

Le marché des Type 43 compte aussi des voitures partiellement ou totalement reconstruites. Certains châssis ont été refabriqués à partir des plans d’origine, montés avec un mélange de pièces authentiques Bugatti (parfois issues de Type 44, très similaire) et d’éléments neufs.

Ces reconstructions peuvent être mécaniquement excellentes et offrir un plaisir de conduite authentique. Elles sont d’ailleurs souvent proposées à des estimations attractives, entre 500 000 et 800 000 euros. Mais elles ne peuvent prétendre au statut de Type 43 d’origine, et les acheteurs avisés vérifient systématiquement l’authenticité avant d’investir.

Type 43 en compétition : un palmarès qui dépasse son rôle

Bien qu’officiellement destinée à la route, la Type 43 n’a pas tardé à prouver ses capacités sportives. Sa proximité mécanique avec la Type 35 lui confère un avantage décisif face aux voitures de tourisme de l’époque.

L’usine elle-même engage des Type 43 en compétition dès 1927. Des pilotes privés suivent rapidement. Malcolm Campbell, célèbre détenteur de records de vitesse, utilise une Type 43 au Tourist Trophy de 1928. Le châssis 43171, équipé du moteur numéro 63, figure parmi les modèles les plus célèbres de l’histoire du modèle.

Au Grand Prix d’Irlande de 1929, plusieurs Type 43 s’alignent. L’une d’elles prend même feu lors du ravitaillement, témoignage des conditions extrêmes de ces courses. En 1929 toujours, le vainqueur du Grand Prix Bugatti au Mans, Juan Zanelli, reçoit en récompense une Type 43 flambant neuve (châssis 43264), qu’il échangera finalement contre une Type 35B plus orientée course.

Trois Type 43 participent au Tourist Trophy d’août 1928, arborant une carrosserie torpédo spécialement conçue pour l’événement. Ces voitures prouvent qu’une automobile homologuée pour la route peut rivaliser avec des modèles de compétition pure, à condition d’avoir le bon pedigree.

Pourquoi la Type 43 fascine encore les collectionneurs

Près d’un siècle après sa création, la Type 43 demeure l’une des Bugatti les plus convoitées. Cette fascination s’explique par une alchimie rare.

La performance absolue pour son époque reste au cœur de son attrait. Dans les années 1920, aucune voiture de route ne pouvait rivaliser avec ses 170 km/h et son 0 à 100 km/h en 12 secondes. Conduire une Type 43, c’était avoir entre les mains l’équivalent d’une supercar moderne, un sentiment de puissance brute que peu d’automobiles pouvaient offrir à leurs propriétaires.

L’élégance des lignes contribue à son statut. La carrosserie Grand Sport, avec ses proportions équilibrées et son esthétique racée, incarne l’âge d’or du design automobile français. Chaque exemplaire conserve cette présence magnétique qui attire les regards, que ce soit dans un concours d’élégance ou sur une route de campagne.

La rareté extrême joue évidemment un rôle majeur. Avec seulement 160 exemplaires produits en cinq ans, chaque Type 43 représente un morceau d’histoire automobile. Beaucoup ont disparu au fil des décennies, rendant les survivantes d’autant plus précieuses.

L’ADN de compétition séduit les puristes. La Type 43 est le dernier modèle grand public à recevoir le moteur qui a dominé les circuits européens. Posséder une Type 43, c’est avoir chez soi un fragment de la légende des Type 35, ces voitures qui ont accumulé plus de 1 000 victoires en course.

L’éligibilité aux événements prestigieux ajoute une dimension pratique à l’investissement. Une Type 43 authentique ouvre les portes des Mille Miglia, du Le Mans Classic, du Goodwood Revival et de tous les grands rassemblements historiques. Ces voitures ne sont pas des sculptures de musée, elles sont faites pour rouler et participer aux plus beaux événements automobiles du monde.

Les modèles légendaires

Certaines Type 43 ont marqué l’histoire plus que d’autres.

La « Prima Donna » (châssis 43303, moteur 130) appartient à la légende. Guillaume Prick, fondateur du Dutch Bugatti Club en 1956 et cofondateur du Bugatti Club Deutschland la même année, l’a possédée pendant plus de 30 ans. Entre 1951 et son décès, Prick a parcouru l’Europe avec cette voiture, participant à tous les rallyes et événements Bugatti majeurs, du rassemblement d’Ermenonville en 1958 au Rallye International de Molsheim en 1961. Cette Type 43 a contribué à créer le mythe Bugatti en Europe continentale après-guerre.

Le châssis 43171 (moteur 63), utilisé par Malcolm Campbell au Tourist Trophy 1928, figure parmi les exemplaires les plus documentés. Son historique, retracé dans les registres d’usine et confirmé par les experts, en fait l’une des Type 43 les plus recherchées.

Le châssis 43264, offert comme prix au vainqueur du Grand Prix Bugatti 1929 au Mans, porte en lui une histoire unique. Bien que Juan Zanelli l’ait échangé contre une Type 35B, cette voiture témoigne de l’estime qu’Ettore Bugatti portait à son propre modèle en le choisissant comme récompense suprême.

Une légende toujours vivante

La Bugatti Type 43 incarne l’esprit de Molsheim dans ce qu’il a de plus pur : l’excellence technique au service de la performance, sans compromis sur l’élégance. Entre la voiture de course et le grand tourisme, elle a tracé un chemin unique que peu d’automobiles ont su emprunter avec autant de réussite.

Aujourd’hui, chaque apparition d’une Type 43 dans une vente aux enchères ou lors d’un événement historique rappelle qu’il fut un temps où posséder la voiture la plus rapide du monde ne signifiait pas renoncer à l’emmener en voyage. Une époque où 120 chevaux suffisaient à procurer des sensations que bien des supercars modernes peinent à égaler. Une légende roulante qui continue de faire vibrer les passionnés d’automobile authentique.

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koessler.buisness@gmail.com
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