Bugatti Type 50 : luxe, puissance et rêve du Mans

En 1930, Bugatti lance un modèle ambitieux qui veut tout faire à la fois : offrir le luxe d’une berline haut de gamme et la puissance d’une voiture de course. La Bugatti Type 50 marque un tournant pour la marque alsacienne avec son premier moteur à double arbre à cames en tête, emprunté aux techniques de compétition. Seulement 65 exemplaires verront le jour entre 1930 et 1934, dont une poignée ira défier les géants des 24 Heures du Mans. Aujourd’hui, ce modèle rare se négocie à plus d’un million de dollars.

Une Bugatti entre deux mondes

La Type 50 naît dans un contexte particulier. Elle reprend le châssis et l’élégance de la Type 46, surnommée la « Petite Royale », une berline de luxe qui s’est bien vendue. Mais au tournant des années 1930, la compétition automobile entre dans une nouvelle ère : celle de la course à la puissance brute.

Bugatti avait construit sa réputation sur des voitures légères et agiles comme la Type 35. Désormais, il faut frapper plus fort. Jean Bugatti, le fils d’Ettore, commence à prendre du poids dans les décisions. Il imagine une voiture capable de rivaliser sur circuit tout en restant utilisable au quotidien.

Le pari est osé. La Type 50 coûte presque le double du prix de la Type 46, pourtant déjà positionnée dans le haut de gamme. Bugatti vise une clientèle fortunée, prête à investir dans une mécanique d’exception. Résultat : seulement 65 commandes en quatre ans de production.

Le moteur qui change tout

L’innovation majeure de la Type 50, c’est son moteur. Pour la première fois, Bugatti adopte un huit cylindres en ligne à double arbre à cames en tête (DOHC). Cette architecture, directement inspirée des moteurs Miller qui dominaient alors les courses américaines à Indianapolis, permet d’atteindre des régimes plus élevés et d’améliorer le rendement.

Le bloc fait 4,9 litres de cylindrée et reçoit un compresseur volumétrique de type Roots. La puissance oscille entre 200 et 250 chevaux selon les réglages, avec une capacité à monter très haut dans les tours grâce aux chambres de combustion hémisphériques et au rapport course/alésage court. À l’époque, seule la Duesenberg SJ américaine peut rivaliser.

Ce moteur, baptisé Type 50, sera également utilisé dans une version plus radicale sur la Type 54, une voiture de Grand Prix. Mais sur la Type 50 routière, il est accompagné d’une lubrification par carter sec, de deux carburateurs et d’un soin méticuleux dans les finitions. Le compartiment moteur arbore même un décor guilloché appelé « Perlée », typique de l’attention obsessionnelle d’Ettore Bugatti pour le détail.

L’aventure du Mans : rapidité et désillusion

1931 : trois voitures noires et un drame

Jean Bugatti est convaincu que la Type 50 peut gagner la course la plus difficile du monde : les 24 Heures du Mans. En 1931, Bugatti engage trois châssis pour la première participation officielle de la marque en tant qu’équipe d’usine.

Détail symbolique : les trois voitures sont peintes entièrement en noir, et non dans le bleu traditionnel de la France. C’est une manière discrète de protester contre le gouvernement français qui a refusé de financer l’opération. Ce noir devient aussi une signature visuelle, un signal que Bugatti aborde la compétition différemment.

Les Type 50 impressionnent dès les premières heures. Elles montrent une vitesse fulgurante dans les longues lignes droites du circuit de la Sarthe. La victoire semble à portée de main. Mais le scénario tourne mal. Plusieurs éclatements de pneus surviennent à haute vitesse, dont un fatal : l’une des voitures sort violemment de la piste. Par précaution, Bugatti retire ses deux autres voitures encore en course.

Le Mans 1931 laisse un goût amer. La Type 50 a prouvé sa rapidité, mais pas sa fiabilité sur la durée.

1933-1935 : promesses non tenues

Bugatti retente l’aventure du Mans en 1933, 1934 et 1935 avec des Type 50. À chaque fois, le scénario se répète : les voitures sont rapides, promettent beaucoup, mais abandonnent avant la fin.

Contrairement à la Type 57G Tank qui remportera Le Mans en 1937, la Type 50 n’aura jamais sa victoire au palmarès. Elle restera comme une voiture de transition, entre deux époques, entre deux philosophies.

Carrosseries et châssis : quand chaque Type 50 est unique

Comme la plupart des Bugatti de l’époque, la Type 50 est vendue en châssis roulant. Le client choisit ensuite le carrossier qui habillera son automobile. Certains passent par les ateliers Bugatti à Molsheim, d’autres par des maisons prestigieuses comme Van Vooren ou Corsica.

Les styles varient énormément. On trouve des cabriolets élégants, des berlines spacieuses, mais aussi des créations spectaculaires comme le coupé Profilée. Cette version au pare-brise fortement incliné et à la peinture bicolore audacieuse figure parmi les designs les plus radicaux des années 1930. Seulement deux exemplaires ont été construits sur le châssis long Type 50T.

Jean Bugatti dessine lui-même quelques carrosseries d’usine, notamment quatre roadsters. Un seul subsiste aujourd’hui avec sa carrosserie d’origine, ce qui en fait l’une des Bugatti les plus recherchées par les collectionneurs.

Chaque Type 50 raconte une histoire différente. Certaines ont parcouru l’Europe dans les mains d’aristocrates, d’autres ont été démontées, séparées de leur moteur d’origine, reconstruites aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale.

Rareté et valeur aujourd’hui

Sur les 65 Type 50 produites, environ 25 exemplaires survivent encore. Ce taux de survie relativement faible s’explique par l’usage intensif de certaines voitures, les destructions liées à la guerre, et les nombreux démontages pour récupérer des pièces.

Les enchères récentes montrent l’attrait des collectionneurs pour ce modèle. En 2010, un cabriolet Type 50 s’est vendu 1,1 million de dollars chez Gooding & Company. Les roadsters d’usine atteignent des sommes encore plus élevées, surtout lorsqu’ils conservent leur moteur d’origine et leur carrosserie intacte.

Parmi les propriétaires célèbres, on compte André Derain, cofondateur du fauvisme et l’un des peintres français majeurs du XXe siècle, qui commanda un roadster en 1931. Le châssis 50177, celui qui a mené la course au Mans en 1931, appartient aujourd’hui à une collection allemande prestigieuse et a inspiré une création moderne chez Bugatti.

Les musées et collections privées se disputent ces voitures rares lors des ventes. Chaque Type 50 authentifiée avec son moteur d’origine est considérée comme un trésor de l’histoire automobile.

L’héritage du Type 50

La Type 50 occupe une place charnière dans l’histoire de Bugatti. Elle ouvre la voie au Type 57, commercialisé à partir de 1934 et considéré comme le dernier vrai chef-d’œuvre de la marque avant la guerre. Le Type 57 reprendra certains enseignements de la Type 50, notamment sur la recherche d’équilibre entre performance et confort.

Sur le plan technique, le moteur DOHC de la Type 50 influence directement la Type 54, voiture de Grand Prix qui utilisera ce bloc dans une version encore plus poussée. Ce moteur confirme que Bugatti peut rivaliser avec les meilleures mécaniques américaines et européennes.

Symboliquement, la Type 50 marque aussi l’affirmation de Jean Bugatti comme créateur à part entière. Son père Ettore reste aux commandes, mais Jean apporte une vision plus moderne, plus aérodynamique. Il mourra tragiquement en 1939 lors d’un essai de la Type 57, privant Bugatti de son héritier le plus talentueux.

En 2024, Bugatti a dévoilé une Chiron Super Sport « Hommage Type 50S », peinte en noir comme les voitures du Mans 1931, avec le numéro 5 sur les flancs et une représentation du circuit de la Sarthe gravée sous l’aileron. Un hommage direct à cette première tentative audacieuse qui, malgré l’échec, reste gravée dans la légende de la marque.

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koessler.buisness@gmail.com
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