En 1912, alors que la plupart des automobiles peinent à dépasser les 80 km/h sur des routes encore en terre battue, Ettore Bugatti conçoit un monstre mécanique capable d’atteindre 160 km/h. La Bugatti Type 18, produite à seulement sept exemplaires entre 1912 et 1914, incarne déjà tout ce qui fera la légende de la marque : performance extrême, exclusivité radicale et innovation technique. Son exemplaire le plus célèbre, surnommé Black Bess et appartenant au pionnier de l’aviation Roland Garros, reste aujourd’hui l’une des voitures les plus emblématiques de l’histoire automobile.
Une voiture d’exception née avant la Grande Guerre
Lorsque Ettore Bugatti lance la production de la Type 18 en 1912, il vient tout juste de fonder son usine à Molsheim. Après avoir travaillé pour Deutz, Isotta Fraschini et Fiat, le jeune constructeur italo-français applique les leçons apprises chez ces géants pour créer sa propre vision de la voiture de sport.
Le contexte est essentiel pour comprendre l’audace du projet. À cette époque, la vitesse automobile reste un privilège rare. Les routes sont sommaires, les pneumatiques fragiles, et franchir la barre des 100 km/h représente déjà un exploit. Concevoir une voiture capable d’atteindre 160 km/h relève de la folie pure.
Bugatti ne produit que sept exemplaires de la Type 18, chacun vendu à des clients triés sur le volet. Aujourd’hui, seuls trois exemplaires survivent, ce qui place cette automobile au rang des trésors les plus rares du patrimoine automobile mondial. Chaque Type 18 possède son propre numéro de châssis (de 471 à 477) et sa propre histoire.
Le premier exemplaire, le châssis 471, sert de voiture d’essai et de course à Ettore Bugatti lui-même. Les suivants trouvent acquéreurs auprès de personnalités en vue, attirées par les performances exceptionnelles de cette machine d’avant-garde.
Black Bess : la plus célèbre des Type 18
Le 18 septembre 1913, le châssis 474 quitte l’usine de Molsheim pour rejoindre son premier propriétaire : Roland Garros, alors célèbre aviateur français. Quelques mois plus tôt, Garros est devenu le premier pilote à traverser la Méditerranée sans escale. Cet homme qui aime la vitesse dans les airs cherche son équivalent sur terre.
Il trouve exactement ce qu’il recherche avec la Type 18. Bugatti voit dans cette vente un coup marketing magistral : équiper le héros de l’aviation française avec la voiture la plus rapide du moment.
Garros confie la carrosserie à Jean-Henri Labourdette, carrossier parisien réputé, qui crée un torpédo Skiff élégant et aérodynamique. La voiture arbore une robe entièrement noire, sobre et racée.
Le surnom Black Bess n’apparaît qu’en 1922, lorsque la pilote automobile britannique Ivy Cummings rachète la voiture. Elle baptise sa nouvelle acquisition en référence à la jument noire légendaire de Dick Turpin, célèbre bandit de grand chemin anglais du XVIIIe siècle. Le nom colle parfaitement à cette Bugatti sombre, rapide et insaisissable.
Après Roland Garros, mort au combat en 1918 lors de la Première Guerre mondiale, la voiture passe entre les mains de plusieurs propriétaires passionnés : Louis Coatalen, le colonel Giles, Peter Hampton. Chacun contribue à enrichir la légende de cette automobile hors norme.
Aujourd’hui, Black Bess trône au musée Louwman de La Haye, aux Pays-Bas, aux côtés d’un avion Blériot XI de l’époque. Une mise en scène parfaite qui rappelle le lien entre le premier propriétaire et sa passion pour la vitesse, qu’elle soit terrestre ou aérienne.
En 2014, Bugatti rend hommage à cette icône avec une série limitée de la Veyron Grand Sport Vitesse baptisée Black Bess. Carrosserie en carbone noir, éléments plaqués or 24 carats, et panneaux de porte gravés à la main représentant Roland Garros et son avion : l’héritage traverse les décennies.
Une mécanique en avance sur son temps
Le cœur de la Type 18 bat au rythme d’un moteur quatre cylindres en ligne d’une cylindrée imposante : 5 litres (5 027 cm³ exactement). Pour l’époque, ces dimensions sont considérables. L’alésage de 100 mm associé à une course ultra-longue de 160 mm créent un moteur au couple généreux.
Mais Bugatti ne se contente pas de la cylindrée brute. Il intègre des solutions techniques avancées qui placent la Type 18 loin devant ses concurrentes. Le moteur adopte un arbre à cames en tête, entraîné par un arbre vertical relié au vilebrequin. Cette architecture, rare en 1912, améliore considérablement le remplissage des cylindres et la montée en régime.
L’innovation la plus remarquable réside dans la distribution à trois soupapes par cylindre : deux soupapes d’admission et une d’échappement. Cette configuration optimise l’alimentation en mélange air-carburant et permet au moteur de respirer plus librement. Bugatti comprend déjà que la performance passe par un meilleur remplissage des cylindres, un principe qu’il perfectionnera sur ses futurs modèles.
La puissance annoncée atteint 100 chevaux à 2 400 tr/min. Un chiffre impressionnant pour l’époque, d’autant que le moteur délivre son couple maximum à des régimes relativement bas, garantissant une conduite souple et des accélérations franches.
La transmission utilise un embrayage multidisque métallique relié à une boîte manuelle à quatre rapports plus marche arrière. Mais c’est la transmission finale qui retient l’attention : deux chaînes exposées, similaires à celles des motos de l’époque, transmettent la puissance aux roues arrière.
Cette solution présente un avantage majeur pour les pilotes de course : il suffit de changer les pignons pour modifier le rapport final et adapter la voiture au circuit. Vitesse de pointe maximale sur les longues lignes droites ou accélérations vives sur les tracés sinueux, chaque propriétaire personnalise sa Type 18 selon ses besoins.
Le châssis adopte une architecture en échelle simple mais efficace. Bugatti innove cependant avec la suspension : des ressorts semi-elliptiques doubles à l’avant et des ressorts quart-elliptiques inversés à l’arrière. Cette dernière solution, qui deviendra une signature de la marque, améliore nettement la tenue de route sur les chemins chaotiques de l’époque.
Avec ce ensemble mécanique, la Type 18 atteint une vitesse maximale estimée à 160 km/h, un chiffre vertigineux qui la place parmi les voitures les plus rapides au monde entre 1912 et 1914.
Design et carrosserie : l’élégance sportive
La Bugatti Type 18 affiche dès le premier regard son appartenance à la famille Bugatti. La calandre en fer à cheval, reprise de la Type 13, s’impose comme l’élément de reconnaissance immédiat. Cette signature stylistique, présente sur toutes les Bugatti jusqu’aux modèles contemporains, trouve ici l’une de ses premières expressions.
Le capot moteur s’étire sur près de la moitié de la longueur totale du véhicule. Cette proportion dramatique ne relève pas d’un choix esthétique gratuit : elle répond aux dimensions du moteur cinq litres et à son architecture longitudinale. Le résultat visuel est saisissant, avec une silhouette profilée qui évoque déjà la vitesse à l’arrêt.
Les ailes avant et arrière dessinent des courbes élégantes, façonnées comme des vagues qui s’écoulent de l’avant vers l’arrière. Les ailes arrière remplissent aussi une fonction pratique : elles dissimulent partiellement les pignons de transmission et les chaînes exposées, apportant une touche de raffinement à une mécanique brute.
Le poste de conduite accueille deux occupants sur des sièges baquets recouverts de cuir. L’exemplaire Black Bess conserve encore aujourd’hui sa sellerie d’origine datant de 1913, un témoignage rare de l’artisanat de l’époque. Les sièges sont positionnés légèrement en décalé pour que le conducteur et son passager ne se gênent pas mutuellement.
Le tableau de bord en bois présente une instrumentation complète pour l’époque : tachymètre placé devant le conducteur, indicateur de pression d’huile, ampèremètre et compteur de vitesse. Chaque cadran fournit une information essentielle pour surveiller le bon fonctionnement du moteur et éviter la surchauffe ou la casse mécanique, risques bien réels avec les technologies de 1912.
La carrosserie de Black Bess, réalisée par Labourdette, adopte un style torpédo Skiff caractéristique. Les lignes tendues, la peinture noire profonde et l’absence de superflu créent une esthétique sobre mais puissante. Quelques touches dorées viennent rehausser l’ensemble sur certains exemplaires, anticipant le luxe ostentatoire qui caractérisera plus tard la marque.
Contrairement aux automobiles bourgeoises de l’époque, souvent lourdes et ornementées, la Type 18 privilégie la légèreté et l’efficacité. Chaque élément a une raison d’être, chaque courbe répond à une contrainte technique ou aérodynamique.
Une carrière en compétition remarquable
La Bugatti Type 18 n’a pas été conçue pour rester sagement garée dans un salon. Dès 1912, Ettore Bugatti lui-même prend le volant du châssis 471 et accumule les victoires lors de courses locales. Ces succès servent autant à affiner la mise au point qu’à démontrer le potentiel commercial du modèle.
Bugatti affronte notamment les redoutables Peugeot L76, équipées de moteurs quatre cylindres à double arbre à cames en tête et seize soupapes. Ces machines françaises dominent alors la compétition automobile. Face à elles, la Type 18 tient son rang grâce à sa cylindrée supérieure et son couple généreux, même si la technologie Peugeot se révèle plus moderne.
Cette confrontation pousse Bugatti à développer après-guerre sa propre motorisation seize soupapes, qui équipera les célèbres Brescia (Type 13, 22, 23 et 27) à partir de 1919. La Type 18 joue ainsi un rôle de laboratoire roulant, permettant à Ettore de tester des solutions qu’il perfectionnera par la suite.
La longévité sportive de la Type 18 impressionne. Alors que la plupart des voitures de cette époque deviennent rapidement obsolètes, les Type 18 continuent de courir avec succès pendant près de deux décennies. Leur robustesse mécanique, leur puissance brute et la possibilité d’adapter facilement les rapports de transmission leur permettent de rivaliser avec des automobiles bien plus récentes.
Ivy Cummings, la propriétaire qui baptise sa voiture Black Bess, l’engage régulièrement en compétition dans les années 1920. Une femme pilote au volant d’une Bugatti pré-guerre : l’image frappe les esprits et contribue à forger la légende du modèle.
La Type 18 préfigure aussi les futurs succès de Bugatti en course. En 1912, Ettore expérimente sur le châssis d’une Type 18 (la 474) un moteur huit cylindres en ligne obtenu en accouplant deux blocs de Type 18. Ce prototype, baptisé Type 14, annonce les extraordinaires huit cylindres qui domineront la compétition dans les années 1920 avec les Type 28, Type 30 et surtout Type 35, la Bugatti de course la plus victorieuse de tous les temps.
Chaque course, chaque victoire de la Type 18 renforce la réputation naissante de la marque de Molsheim. Bugatti ne vend pas simplement des voitures rapides : il construit des machines de conquête capables de battre les plus grandes marques établies.
Valeur et rareté : un trésor du patrimoine automobile
La Bugatti Type 18 appartient à cette catégorie d’automobiles dont la valeur dépasse largement la simple cotation financière. Avec seulement trois exemplaires survivants sur sept produits, chaque Type 18 représente un fragment irremplaçable de l’histoire automobile.
En 2012, lors d’une vente aux enchères Bonhams, l’exemplaire Black Bess change de mains pour la somme record de 4,4 millions de dollars. Ce prix reflète non seulement la rareté absolue du modèle, mais aussi son histoire documentée sans faille depuis sa sortie d’usine en 1913. Roland Garros, Ivy Cummings, les propriétaires successifs prestigieux : chaque nom du registre ajoute une strate supplémentaire à la légende.
Les collectionneurs cherchent plus qu’un simple véhicule ancien. Ils acquièrent un témoin direct de l’époque héroïque de l’automobile, lorsque prendre le volant d’une voiture de 100 chevaux relevait de l’aventure. La Type 18 incarne cette transition entre le XIXe siècle finissant et le XXe siècle naissant, entre l’artisanat et l’industrie, entre la voiture hippomobile motorisée et la véritable automobile moderne.
L’intégrité mécanique et la préservation exceptionnelle de Black Bess justifient aussi sa valorisation. Le véhicule conserve son moteur d’origine (numéro 474, correspondant au châssis), sa carrosserie Labourdette de 1913, et même sa sellerie en cuir centenaire. Dans le monde des voitures de collection, cette authenticité n’a pas de prix.
Le musée Louwman, qui expose actuellement Black Bess, possède l’une des plus importantes collections automobiles privées au monde. Placer la Type 18 dans ce sanctuaire hollandais garantit sa préservation pour les générations futures. Le public peut y admirer cette pièce d’histoire aux côtés d’un Blériot XI, créant un dialogue fascinant entre deux pionniers de la vitesse : l’aviation et l’automobile.
Les deux autres exemplaires connus survivent également dans des collections privées prestigieuses. Le châssis 471, voiture d’essai personnelle d’Ettore Bugatti, appartient à un collectionneur qui l’entretient avec soin. Ces véhicules sortent occasionnellement pour des événements d’exception comme le Goodwood Festival of Speed ou le Concours d’Élégance de Pebble Beach, où leur présence provoque invariablement l’émerveillement.
La rareté extrême interdit toute spéculation sur la valeur future. À ce niveau de collection, les transactions se font discrètement, entre connaisseurs, souvent avant même qu’une vente publique ne soit envisagée. Posséder une Type 18 signifie rejoindre un cercle très fermé de gardiens du patrimoine automobile mondial.
L’héritage de la Type 18 chez Bugatti
La Bugatti Type 18 ne représente pas une parenthèse isolée dans l’histoire de la marque. Elle pose au contraire les fondations de ce qui deviendra l’ADN Bugatti : l’obsession de la performance, le raffinement technique et l’exclusivité absolue.
Les innovations introduites sur la Type 18 irriguent immédiatement les modèles suivants. La suspension arrière à ressorts quart-elliptiques inversés devient une signature technique présente sur pratiquement toutes les Bugatti jusqu’aux années 1930. Cette solution, jugée hérétique par les constructeurs concurrents, offre un compromis idéal entre confort et efficacité sur routes dégradées.
L’architecture moteur à arbre à cames en tête et la philosophie des multiples soupapes par cylindre se retrouvent perfectionnées sur les Bugatti Brescia d’après-guerre, puis portées à leur apogée avec les légendaires huit cylindres des Type 35. La Type 18 sert de banc d’essai grandeur nature, permettant à Ettore de valider des concepts qu’il généralisera ensuite.
La calandre en fer à cheval, présente dès la Type 13 mais magnifiquement mise en valeur sur la Type 18, traverse les décennies. On la retrouve sur chaque Bugatti historique, de la Type 41 Royale à la Type 57 Atlantic, puis sur les modèles modernes comme la Veyron et la Chiron. Ce détail stylistique devient un marqueur identitaire aussi reconnaissable que le logo de la marque.
L’esprit même de la Type 18 inspire la renaissance de Bugatti au XXIe siècle. Lorsque Volkswagen relance la marque en 2005 avec la Veyron 16.4, l’objectif est identique à celui d’Ettore en 1912 : créer la voiture la plus rapide et la plus exclusive du monde, sans compromis technique ni financier. Les 1 001 chevaux de la Veyron ne sont que la version moderne des 100 chevaux révolutionnaires de la Type 18.
En 2014, Bugatti rend un hommage direct avec la série limitée Veyron Grand Sport Vitesse Black Bess. Seulement trois exemplaires sortent de l’atelier de Molsheim, reproduisant symboliquement la rareté de la Type 18. La carrosserie en carbone noir évoque la livrée sombre de l’originale. Les éléments plaqués or 24 carats (calandre, logo EB, bouchons de réservoir) rappellent les touches dorées de certaines Type 18.
Les panneaux de porte reçoivent des gravures réalisées à la main, représentant la Type 18 et l’avion de Roland Garros. Cette technique artisanale, directement héritée du début du XXe siècle, renoue avec les méthodes d’ornementation des voitures de luxe d’avant-guerre. Un procédé d’imprégnation spécial protège ces dessins sur cuir de l’usure, alliant tradition et innovation.
Cette édition Black Bess illustre la continuité dans la philosophie Bugatti : chaque génération réinterprète l’héritage sans le copier servilement. La technique évolue, les performances explosent, mais l’esprit reste intact.
La Type 18 enseigne aussi une leçon essentielle sur la valeur de l’exclusivité. Produire sept voitures seulement, c’est accepter de limiter volontairement son marché pour préserver le caractère exceptionnel du produit. Bugatti applique encore ce principe aujourd’hui avec ses séries limitées et ses modèles hypersport produits en quantités dérisoires.
Lorsqu’un amateur visite le musée Louwman et contemple Black Bess aux côtés de son avion Blériot, il ne voit pas qu’une vieille voiture de 1913. Il découvre la matrice d’où émergeront les Chiron, les Bolide et toutes les futures hypercars de Molsheim. La Type 18 prouve qu’Ettore Bugatti avait déjà compris en 1912 ce qui ferait la réussite de sa marque pendant plus d’un siècle : l’excellence technique au service de l’émotion pure, sans concession ni compromis.

