En 1925, Bugatti lance la Type 35A, une déclinaison simplifiée de sa mythique voiture de Grand Prix. L’objectif ? Rendre accessible au grand public une machine de course iconique, sans sacrifier l’élégance ni le prestige de la marque. Environ 140 exemplaires seront produits jusqu’en 1928, faisant de cette version l’une des plus diffusées de la famille Type 35. Aujourd’hui, la 35A figure parmi les Bugatti de collection les plus recherchées, avec des prix atteignant plusieurs centaines de milliers d’euros.
Pourquoi Bugatti a créé la Type 35A
Ettore Bugatti avait une vision commerciale unique pour l’époque. Contrairement à ses concurrents, il vendait ses voitures de course directement aux particuliers, sans réserve pour ses pilotes d’usine. Peu lui importait qui franchissait la ligne d’arrivée en premier, tant que c’était au volant d’une Bugatti.
La Type 35 originale, dévoilée en 1924 au Grand Prix de Lyon, remportait victoire sur victoire. Mais sa mécanique sophistiquée exigeait un entretien constant et coûteux. Tous les clients fortunés n’avaient pas l’infrastructure ni les connaissances pour gérer une vraie voiture de compétition.
La 35A répond à ce problème. Elle reprend le châssis, la carrosserie et l’ADN esthétique de la Type 35, mais avec une mécanique simplifiée et des coûts d’exploitation réduits. C’est une « Course Imitation », comme Bugatti la surnomme lui-même, destinée aux gentlemen drivers et aux amateurs aisés.
Une philosophie commerciale unique
Bugatti ne protège pas jalousement sa technologie de course. Il vend à qui peut payer, démocratisant ainsi l’accès au sport automobile de haut niveau. La Type 35A élargit encore ce marché en proposant un modèle moins exigeant, adapté à la route autant qu’aux courses amateurs.
Pour 160 000 francs de l’époque, n’importe qui pouvait s’offrir une Bugatti de compétition. La 35A, moins chère, attirait ceux qui voulaient l’expérience Bugatti sans les contraintes d’une pure machine de Grand Prix.
Les différences techniques avec la Type 35 originale
La Type 35A partage beaucoup avec sa grande sœur, mais les ingénieurs de Molsheim ont ciblé les composants les plus délicats pour les simplifier. Résultat : une voiture plus fiable, moins chère à entretenir, mais légèrement moins performante.
Moteur et transmission
Le moteur reste un huit cylindres en ligne de 1991 cm³, signature de la famille Type 35. Mais les modifications internes sont nombreuses.
Le vilebrequin passe de cinq à trois paliers, avec des roulements à billes simples au lieu des roulements à rouleaux utilisés sur la Type 35 de course. Cette simplification limite le régime moteur à 4000 tr/min, contre 5500 à 6000 pour la version compétition. Les soupapes sont plus petites, réduisant légèrement le rendement volumétrique.
Sur les premiers exemplaires, l’allumage reste assuré par une magnéto, comme sur les vraies voitures de course. Mais dès 1926, Bugatti adopte un système à distributeur et bobine, moins coûteux et plus facile à entretenir. Cette évolution divise les puristes, mais rend la 35A plus accessible au quotidien.
La puissance finale tourne autour de 70 à 75 chevaux, contre 90 pour la Type 35 d’origine. Cela peut sembler modeste, mais la 35A pèse à peine 750 kg et affiche un comportement routier exceptionnel. Elle atteint sans difficulté les 160 km/h, largement suffisant pour l’époque.
Châssis et équipements
L’essieu avant est plein, contrairement à l’essieu creux et forgé de la Type 35 de course. Ce choix réduit les coûts de fabrication, mais augmente légèrement le poids non suspendu.
Les roues à rayons Rudge équipent la 35A en série, remplaçant les célèbres roues en aluminium coulé à huit branches de la Type 35. Ces roues iconiques restaient disponibles en option, mais la plupart des clients se contentaient des rayons classiques, moins chers et plus faciles à réparer.
Le reste du châssis, la boîte de vitesses, les freins et la suspension sont identiques à ceux de la voiture de course. Bugatti ne transige pas sur la solidité de la structure ni sur la qualité de la direction.
Ce qui reste identique
Visuellement, la Type 35A est une vraie Type 35. Même carrosserie biplace élancée, même radiateur en fer à cheval cerclé de chrome, même ligne sculptée et élégante. Seul un œil averti remarque les roues à rayons ou l’absence de certains détails de finition propres aux voitures d’usine.
Cette fidélité esthétique explique en grande partie le succès de la 35A. Les propriétaires roulaient dans une Bugatti de Grand Prix authentique, sans les compromis techniques d’une machine de compétition pure.
Production et diffusion
Entre mai 1925 et septembre 1928, Bugatti produit environ 130 à 140 exemplaires de la Type 35A. C’est la déclinaison la plus vendue de la famille Type 35, preuve que le pari commercial d’Ettore Bugatti était le bon.
Le marché britannique, représenté par le Colonel William Sorel à Londres, absorbe une vingtaine d’exemplaires dès 1926. La France reste le principal débouché, mais des voitures partent aussi vers la Belgique, l’Allemagne, et même l’Inde, où un exemplaire appartient à J.R.D. Tata, héritier de l’empire industriel indien.
Des propriétaires de prestige
La Type 35A séduit une clientèle fortunée et passionnée. Florence Gould, épouse du magnat américain Frank Jay Gould, est la première propriétaire du châssis 4564. Le couple vit à Paris dans les années 1920, collectionne les impressionnistes et roule en Bugatti.
En 1933, Kay Petre, pilote canadienne devenue star de Brooklands, achète ce même châssis et le fait courir sur le célèbre circuit anglais. Petre incarne parfaitement le profil client de la 35A : amateur talentueux, passionné de vitesse, mais pas pilote d’usine.
Des aristocrates français, des médecins passionnés, des industriels : tous voient dans la 35A un moyen d’accéder au mythe Bugatti sans les contraintes logistiques d’une écurie de course professionnelle.
La Type 35A aujourd’hui : marché et valorisation
Sur le marché actuel des voitures de collection, une Bugatti Type 35A en bon état se négocie entre 500 000 et 900 000 euros, selon plusieurs critères déterminants.
Le prix grimpe rapidement pour les exemplaires documentés, avec un historique de propriété continu depuis l’origine. Les maisons de ventes aux enchères comme Bonhams ou RM Sotheby’s valorisent fortement la traçabilité. Un carnet d’entretien manuscrit complet, des factures d’époque, des photos anciennes : tout cela ajoute plusieurs dizaines de milliers d’euros à la valeur finale.
Les numéros concordants comptent énormément. Moteur, châssis, boîte de vitesses et essieux d’origine, portant les numéros correspondants aux registres Bugatti, garantissent l’authenticité. Un exemplaire comme le châssis 4541, avec moteur n°1, essieu avant n°1 et essieu arrière n°2, devient un trésor pour collectionneurs.
Ce qui fait grimper le prix
La provenance joue un rôle central. Une voiture ayant appartenu à Kay Petre, à un aristocrate connu ou à un pilote célèbre vaut bien plus qu’un exemplaire anonyme. L’histoire humaine derrière la machine fait partie de son capital émotionnel.
La participation à des courses historiques augmente aussi la cote. Une 35A ayant couru dans les années 1930, portant encore ses numéros de compétition d’époque, attire les collectionneurs nostalgiques du sport automobile classique.
Enfin, l’originalité des pièces reste décisive. Les restaurations lourdes, les modifications modernes ou les pièces de rechange non conformes dévaluent l’ensemble. Les puristes préfèrent une patine d’origine à une restauration brillante mais approximative.
Les répliques et reconstructions
Attention : le marché des Bugatti Type 35A compte de nombreux assemblages modernes. Face à la rareté des exemplaires d’origine, des spécialistes comme Tula Engineering ou Gino Hoskins ont produit des répliques à partir de pièces authentiques et de reproductions fidèles.
Ces voitures reçoivent souvent un numéro de châssis assigné par le Bugatti Owners Club (BOC), comme « BC 167 », qui les identifie clairement comme des reconstructions. Elles sont parfaitement légitimes pour rouler, participer à des rallyes historiques ou profiter de l’expérience Bugatti, mais leur valeur reste bien inférieure à celle d’un exemplaire authentique.
Un acheteur potentiel doit impérativement vérifier la documentation, consulter les registres du BOC et faire expertiser le véhicule par un spécialiste reconnu, comme Pierre-Yves Laugier ou David Sewell, avant tout engagement financier.
Pourquoi la Type 35A reste une icône
La Bugatti Type 35A incarne un moment unique de l’histoire automobile. Elle marque la démocratisation du sport automobile de luxe, l’idée qu’une voiture de Grand Prix pouvait sortir des circuits réservés aux usines pour devenir accessible aux passionnés fortunés.
Elle prouve qu’Ettore Bugatti avait compris avant tout le monde que le prestige d’une marque se construit aussi dans les garages des clients, pas uniquement sur les podiums. Chaque 35A vendue diffusait l’image de Bugatti, chaque propriétaire devenait ambassadeur de la marque.
Aujourd’hui, la Type 35A reste l’une des Bugatti les plus élégantes jamais produites. Son profil sculpté, son radiateur emblématique et sa mécanique accessible en font une porte d’entrée vers l’univers Bugatti pour les collectionneurs qui ne peuvent pas s’offrir une Type 35 de Grand Prix ou une Type 57 Atlantic.
Rouler en Type 35A, c’est toucher du doigt un siècle d’histoire, revivre l’âge d’or des courses automobiles et comprendre ce qui faisait battre le cœur d’Ettore Bugatti : la passion de l’automobile, sans compromis sur l’élégance.

