La Bugatti Type 35B représente l’aboutissement technique de la mythique Type 35, cette voiture de course qui a dominé les circuits européens dans les années 1920. Produite entre 1927 et 1930 à seulement 45 exemplaires, la 35B combine un moteur 8 cylindres de 2,3 litres avec un compresseur volumétrique, développant 140 chevaux. C’est la version la plus puissante et la plus désirable de toute la gamme Type 35.
Ce qui rend la Type 35B unique parmi les Bugatti
L’alliance du moteur Targa et du compresseur
La particularité de la Type 35B réside dans une combinaison technique astucieuse. Bugatti a marié le gros moteur de 2 262 cm³ de la Type 35T (baptisée ainsi après sa victoire à la Targa Florio) avec le compresseur Roots de la Type 35C. Cette union donne naissance à la voiture de Grand Prix la plus puissante jamais conçue par Ettore Bugatti à cette époque.
Le bureau d’études de Molsheim avait initialement nommé ce modèle Type 35TC pour « Targa Compressor », mais l’appellation 35B s’est finalement imposée. Cette version répond à un besoin précis : dominer les courses en formule libre, comme la Targa Florio ou le Grand Prix de Monaco, où les limitations de cylindrée ne s’appliquent pas.
La plus puissante des Type 35
Avec 140 chevaux délivrés à 5 500 tours par minute, la Type 35B surclasse toutes ses sœurs. Elle développe plus de couple que la Type 35C (qui se contente de 120 chevaux avec son moteur 2 litres) et accélère mieux grâce à sa cylindrée supérieure.
Les performances sont impressionnantes pour l’époque : vitesse de pointe à 200 km/h, accélération de 0 à 100 km/h en moins de 8 secondes, et surtout une motricité redoutable sur les circuits sinueux. Le compresseur entre en action dès les bas régimes, offrant une souplesse d’utilisation appréciable en course.
Caractéristiques techniques de la Bugatti Type 35B
Le moteur 8 cylindres suralimenté
Le cœur de la Bugatti Type 35B bat au rythme d’un 8 cylindres en ligne de 2 262 cm³. L’alésage reste à 60 mm, mais la course s’allonge à 100 mm, reprenant les cotes du moteur « Targa ». Cette architecture héritée des Type 30 et 32 repose sur deux blocs aluminium de 4 cylindres, une solution qui allège considérablement le poids total.
Le compresseur Roots monté sur le côté droit inférieur du moteur fonctionne comme un turbo mécanique. Dessiné par l’ingénieur italien Edmund Moglia, il souffle l’air dans les deux carburateurs Zenith ou Solex avant que le mélange n’atteigne les 24 soupapes (3 par cylindre : 2 d’admission, 1 d’échappement). Un simple arbre à cames en tête assure la distribution, tandis que le vilebrequin démontable à 5 paliers garantit une excellente longévité.
Châssis et comportement routier
Le châssis de la Type 35B reprend la structure éprouvée de la Type 35 originale. Les longerons à section variable s’adaptent aux contraintes mécaniques, contribuant à maintenir le poids autour de 750 kg seulement. Cette légèreté, combinée à la puissance du moteur suralimenté, explique les performances exceptionnelles de la voiture.
L’essieu avant forgé d’une seule pièce, véritable chef-d’œuvre d’artisanat des forgerons de Molsheim, est entièrement poli et creux pour réduire les masses non suspendues. La suspension avant utilise des ressorts à lames semi-elliptiques, tandis que l’arrière se contente de ressorts quart-elliptiques.
Les roues en aluminium coulé à 8 branches constituent une innovation majeure. Plus légères que les roues à rayons classiques, elles refroidissent mieux les freins et évitent le déjantage en cas de crevaison. Certains exemplaires de Type 35B reçoivent toutefois des roues Rudge à rayons en option, moins coûteuses.
Transmission et freinage
La boîte de vitesses mécanique à 4 rapports non synchronisés demande un certain doigté. Le levier placé à l’extérieur de l’habitacle, comme sur toutes les voitures de Grand Prix des années 1920, nécessite de maîtriser le double débrayage pour passer les vitesses sans grincements.
Les freins à tambour intégrés aux roues et actionnés par câbles Bowden offrent une efficacité correcte pour l’époque. Leur positionnement dans les roues permet d’inspecter rapidement l’état des garnitures lors des arrêts aux stands, un avantage précieux en compétition.
La propulsion arrière exige de la finesse en sortie de virage. Une accélération trop brutale fait dériver l’arrière, comportement typique des voitures de course d’avant-guerre que les pilotes apprenaient à maîtriser.
Le palmarès sportif exceptionnel de la Type 35B
Targa Florio 1928 : le sacre d’Albert Divo
La Targa Florio sicilienne sur les routes sinueuses des Madonies représente le terrain de jeu idéal pour la Type 35B. En 1928, Albert Divo décroche la victoire au volant de ce modèle, confirmant la domination Bugatti sur cette course mythique. C’est la quatrième victoire consécutive de la marque alsacienne à la Targa Florio.
Cette épreuve met en valeur le couple généreux du moteur 2,3 litres suralimenté et la précision du châssis dans les enchaînements de virages. La Type 35B y démontre sa supériorité face aux Alfa Romeo et autres concurrentes italiennes.
Monaco 1930 et les grandes courses européennes
Au Grand Prix de Monaco 1930, la Type 35B pilotée par Louis Chiron livre un duel mémorable contre l’Alfa Romeo d’Achille Varzi. Bien que Chiron termine second, sa performance dans les rues monégasques prouve la compétitivité de la Bugatti face aux nouvelles sportives italiennes à moteur 2 litres.
La Type 35B court également sur tous les grands circuits européens : Grand Prix de France, Grand Prix d’Italie, Grand Prix d’Espagne. Elle accumule les podiums et forge la réputation des pilotes d’usine Bugatti, véritables stars du sport automobile dans l’entre-deux-guerres.
Des pilotes privés victorieux
L’une des particularités d’Ettore Bugatti consiste à vendre ses voitures de course aux gentlemen drivers fortunés. Georges Bouriano, pilote roumain, acquiert ainsi le châssis 4947 en 1930 et participe au Grand Prix de Monaco. Arthur Legat, pilote belge, achète une Type 35B qu’il baptise « La Boule II » et multiplie les victoires en courses de côte et sur circuit jusqu’en 1939.
Ces pilotes privés contribuent au palmarès global de la Type 35 : plus de 2 000 victoires cumulées pour l’ensemble de la gamme, un record jamais égalé dans l’histoire de l’automobile. Peu importe qui gagne, pourvu qu’il pilote une Bugatti, répète Ettore Bugatti.
Production et rareté : combien de Type 35B existent aujourd’hui ?
La production de la Bugatti Type 35B reste confidentielle : environ 45 exemplaires sortent des ateliers de Molsheim entre 1927 et 1930. Cette rareté s’explique par le prix élevé du modèle (environ 160 000 francs de l’époque) et sa vocation de voiture de course pure.
Aujourd’hui, déterminer combien de Type 35B authentiques survivent relève du défi. Beaucoup de voitures présentées comme des 35B sont en réalité des reconstructions, des répliques modernes ou des « bitsas » (assemblages de pièces d’origines diverses). Le marché des Bugatti de course fourmille de voitures dont l’authenticité varie considérablement.
Un exemplaire vraiment authentique conserve son châssis d’origine, son moteur d’origine (avec le bon numéro correspondant aux registres Bugatti) et son essieu arrière d’origine. Les carrosseries, souvent refaites plusieurs fois au cours de la vie de la voiture, comptent moins dans l’évaluation de l’authenticité.
Les historiens comme Pierre-Yves Laugier et les registres de l’American Bugatti Club permettent de tracer l’historique des châssis survivants. Chaque exemplaire possède une histoire unique, souvent ponctuée de courses, d’accidents, de reconstructions et de longues périodes d’oubli avant redécouverte.
Valeur et marché actuel de la Bugatti Type 35B
Une voiture de collection très recherchée
La Bugatti Type 35B figure parmi les voitures de course d’avant-guerre les plus désirables. Les prix varient de 600 000 euros pour un exemplaire nécessitant une restauration complète à plus de 4 millions d’euros pour une voiture parfaitement authentique avec un historique de course exceptionnel.
En 2021, Gooding & Company a vendu une Type 35B ayant appartenu à Louis Chiron et victorieuse en Grand Prix pour 5,6 millions de dollars (environ 4,6 millions d’euros). En 2023, Artcurial a adjugé une Type 35C à 2,2 millions d’euros, tandis qu’une 35B passait à 2 millions d’euros chez Bonhams à Monaco en 2022.
Ces prix records concernent des voitures au pedigree irréprochable : numéros de châssis et moteur d’origine, historique de course documenté, propriétaires célèbres, état de conservation remarquable. À l’inverse, une Type 35B dont le châssis a été remplacé ou dont le moteur ne correspond pas aux registres perd considérablement en valeur.
Pourquoi la 35B vaut plus cher que les autres versions
La Type 35B domine le marché pour plusieurs raisons objectives. C’est la version la plus puissante techniquement : 140 chevaux contre 100 pour la Type 35 standard ou 120 pour la Type 35C. Son moteur 2,3 litres offre plus de couple et d’agrément de conduite.
La rareté joue également : avec seulement 45 exemplaires produits, la Type 35B est moins courante que la Type 35 standard (environ 340 exemplaires) ou la Type 35A (130 exemplaires). Les collectionneurs recherchent naturellement les modèles les plus rares.
Le palmarès sportif contribue aussi à la valorisation. Victorieuses à la Targa Florio, à Monaco et sur d’autres circuits prestigieux, les Type 35B portent l’héritage des plus grands pilotes Bugatti : Divo, Chiron, Bouriano.
Enfin, l’esthétique ne diffère pas des autres Type 35, mais savoir qu’on pilote la version ultime d’une légende ajoute une dimension émotionnelle que les collectionneurs sont prêts à payer.
Type 35B vs Type 35C : comment les distinguer ?
Visuellement, impossible de différencier une Type 35B d’une Type 35C. Les deux partagent le même châssis, la même carrosserie, le même radiateur cerclé de chrome. Seule l’inspection technique révèle les différences :
| Critère | Type 35B | Type 35C |
|---|---|---|
| Cylindrée | 2 262 cm³ | 1 991 cm³ |
| Alésage × Course | 60 × 100 mm | 60 × 88 mm |
| Puissance | 140 ch à 5 500 tr/min | 120 ch à 5 500 tr/min |
| Compresseur | Roots (gros) | Roots (petit) |
| Couple | Plus élevé | Moins élevé |
| Vitesse maximale | 200 km/h | 190 km/h |
| Accélération | Meilleure | Bonne |
| Poids | ~750 kg | ~750 kg |
La Type 35B privilégie la puissance brute et le couple, idéale pour les courses en formule libre sur circuits rapides ou sinueux. La Type 35C mise sur la vivacité et l’équilibre, conçue initialement pour respecter les règlements limitant la cylindrée à 1,5 litre (d’où son moteur 2 litres atmosphérique devenu 1,5 litre équivalent avec le compresseur).
En pratique, la 35B accélère plus franchement en sortie de virage et reprend mieux à bas régime. La 35C demande de maintenir le moteur dans les tours mais offre une conduite plus nerveuse. Les deux restent redoutables en compétition, mais la 35B s’impose comme le choix des pilotes recherchant la performance maximale.
Conduire une Bugatti Type 35B aujourd’hui : à quoi s’attendre
Prendre le volant d’une Bugatti Type 35B en 2026 relève du voyage dans le temps. La position de conduite, très haute, place le pilote au-dessus des roues avant. Le volant en bois à quatre branches métalliques transmet directement toutes les informations de la route, sans assistance ni filtrage moderne.
Le démarrage nécessite un ritualisme d’époque : vérifier le niveau d’essence dans le réservoir sous pression, s’assurer que la pompe à huile manuelle a bien lubrifié le moteur, actionner la manivelle si la batterie fait défaut. Une fois le moteur lancé, le bruit du compresseur Roots domine l’habitacle, accompagné du grondement rauque des 8 cylindres.
La boîte non synchronisée exige de maîtriser le double débrayage. Chaque passage de vitesse demande de l’attention et du timing, surtout en descente de rapport. Le levier extérieur, exposé aux éléments, nécessite des gestes amples et précis. Impossible de passer les vitesses rapidement comme sur une voiture moderne.
Le freinage à anticiper largement fait partie de l’apprentissage. Les tambours refroidis par les roues en aluminium fonctionnent correctement, mais sans commune mesure avec des freins à disque modernes. Mieux vaut ralentir bien avant le virage et compter sur le frein moteur.
Les sensations restent incomparables : le bruit mécanique omniprésent, l’absence totale de confort (pas de suspension efficace, pas d’amortisseurs performants), le vent qui fouette le visage en l’absence de pare-brise complet. Mais la précision de la direction, l’équilibre du châssis et la sonorité du moteur suralimenté procurent un plaisir unique.
L’entretien d’une Type 35B représente un budget conséquent. Les pièces d’origine se raréfient, obligeant à recourir à des spécialistes capables de refabriquer certains composants. Chaque sortie nécessite une inspection minutieuse, et la moindre réparation mobilise des compétences rares. Mais pour les passionnés, piloter une Bugatti Type 35B justifie tous ces efforts.

