La Bugatti Type 35T naît en 1926, juste après le triomphe historique de la marque à la Targa Florio. Cette variante spécifique du célèbre modèle de course se distingue par son moteur atmosphérique de 2,3 litres, conçu pour privilégier l’endurance sur les circuits routiers siciliens. Produite à seulement 13 exemplaires, elle incarne un équilibre rare entre puissance et fiabilité dans une époque où le compromis mécanique définissait souvent la victoire.
Naissance de la Type 35T après la victoire en Sicile
Le 5 avril 1926, Bugatti réalise un exploit retentissant à la Targa Florio, la mythique course sicilienne. Les voitures de Molsheim signent un triplé historique, avec Bartolomeo Costantini en tête, suivi de deux autres pilotes de la marque. Cette domination totale marque un tournant dans l’histoire de la Type 35.
Suite à cette performance, Ettore Bugatti décide de commercialiser la version utilisée lors de cette victoire. Le « T » dans la dénomination Type 35T signifie simplement « Targa », en référence directe à cette course emblématique. La voiture est officiellement présentée en 1927, bien que les premières unités sortent dès 1926.
Contrairement aux autres variantes destinées aux Grands Prix, la Type 35T vise spécifiquement les courses d’endurance. Son développement répond à un besoin précis : tenir la distance sur des parcours longs et exigeants comme la Targa Florio, qui s’étend sur plus de 400 kilomètres de routes de montagne.
Les caractéristiques techniques qui la définissent
Un moteur 2,3 litres atmosphérique
Le cœur de la Type 35T est son moteur huit cylindres en ligne de 2 262 cm³. Pour atteindre cette cylindrée, les ingénieurs de Bugatti ont augmenté la course des pistons, passant de 88 mm à 100 mm, tout en conservant l’alésage de 60 mm.
Cette modification porte la puissance à 105 chevaux à 5 500 tr/min, permettant d’atteindre une vitesse maximale d’environ 190 km/h. Des chiffres impressionnants pour l’époque, d’autant que la voiture pèse à peine 750 kilogrammes en configuration de course.
Le moteur reprend l’architecture caractéristique de Bugatti : vilebrequin sur roulements à billes et rouleaux, arbre à cames en tête, trois soupapes par cylindre. Cette conception garantit à la fois performance et longévité mécanique.
Pourquoi pas de compresseur ?
La décision de ne pas équiper la Type 35T d’un compresseur volumétrique peut surprendre. Après tout, les versions 35C et 35B, compressées, développent respectivement 120 et 140 chevaux. Mais ce choix est parfaitement rationnel.
Les courses d’endurance comme la Targa Florio imposent des contraintes différentes des sprints de Grand Prix. Sur plusieurs heures de course, la fiabilité prime sur la puissance brute. Le compresseur, bien qu’efficace, génère davantage de chaleur et de contraintes mécaniques. Il augmente aussi la consommation de carburant, un handicap sur les longues distances.
En restant atmosphérique, la Type 35T offre une conduite plus prévisible, un entretien simplifié en course et une meilleure gestion thermique. Autant d’atouts décisifs quand chaque abandon compte.
Modifications mécaniques spécifiques
Pour accompagner l’augmentation de cylindrée, plusieurs adaptations sont nécessaires. Le radiateur est élargi pour améliorer le refroidissement du moteur plus gros et plus sollicité sur la durée. Cette modification explique en partie la signature visuelle de la Type 35T.
L’alimentation fait appel à deux carburateurs Solex, contrairement à l’unique Zenith des versions compressées. Ce double carburateur garantit une meilleure répartition du mélange air-essence et optimise la réponse moteur dans toutes les conditions.
Le châssis conserve l’architecture éprouvée de la Type 35 : essieu avant forgé creux ultra-léger, ressorts à lames à l’avant, quart-elliptiques à l’arrière. Les célèbres roues en aluminium coulé à huit branches restent une signature visuelle immédiate.
Type 35T vs les autres variantes Type 35
La famille Type 35 compte plusieurs versions qui peuvent prêter à confusion. Voici les différences essentielles :
| Version | Cylindrée | Compresseur | Puissance | Vitesse max |
|---|---|---|---|---|
| Type 35 | 2,0 L | Non | 90 ch | 190 km/h |
| Type 35A | 2,0 L | Non | 75 ch | 180 km/h |
| Type 35T | 2,3 L | Non | 105 ch | 190 km/h |
| Type 35C | 2,0 L | Oui | 120 ch | 200 km/h |
| Type 35B | 2,3 L | Oui | 130-140 ch | 215 km/h |
La Type 35T se positionne comme un compromis intelligent. Elle offre plus de couple que les versions 2,0 litres grâce à sa cylindrée supérieure, tout en évitant les contraintes du compresseur. Pour les courses d’endurance, c’est le choix optimal.
La Type 35A, souvent confondue, représente la version économique avec un moteur simplifié de 2,0 litres et seulement 75 chevaux. Elle vise les gentlemen-drivers au budget limité. La Type 35T, elle, reste une véritable voiture de compétition.
Production limitée et rareté
La carrière commerciale de la Type 35T est aussi fulgurante que brève. Entre avril et septembre 1926, seulement 13 exemplaires quittent les ateliers de Molsheim. Le premier châssis vendu porte le numéro 4760.
Cette production confidentielle s’explique par un changement réglementaire majeur. En 1926, les règles des Grands Prix limitent la cylindrée maximale à 2,0 litres. La Type 35T, avec ses 2,3 litres, se retrouve hors catégorie pour les courses les plus prestigieuses.
Certes, elle reste éligible pour la Targa Florio et d’autres épreuves d’endurance qui n’appliquent pas cette restriction. Mais son marché potentiel se réduit considérablement. Les acheteurs préfèrent soit la Type 35C (2,0 litres compressée, conforme au règlement) soit directement la Type 35B (2,3 litres compressée, encore plus puissante).
Ettore Bugatti comprend vite que cette version intermédiaire n’a plus sa place dans la gamme. La production s’arrête après seulement six mois. Aujourd’hui, cette rareté extrême fait de chaque Type 35T authentique un objet de convoitise absolu.
Palmarès et pilotes emblématiques
Au-delà de la victoire fondatrice de 1926, la Type 35T se distingue dans plusieurs courses d’endurance. Son profil mécanique en fait une valeur sûre pour les pilotes privés qui cherchent performance et fiabilité sans les complications du compresseur.
Bartolomeo Costantini, vainqueur de la Targa Florio 1926, devient ensuite directeur sportif de l’équipe Bugatti après sa retraite en fin d’année. Son lien avec la Type 35T renforce le prestige de cette version spécifique.
Plusieurs exemplaires sont achetés par des gentlemen-drivers qui les utilisent aussi bien en course que sur route. Cette double utilisation est courante à l’époque. Bugatti propose d’ailleurs d’installer ailes, phares et équipements routiers sur demande, transformant la voiture de course en sportive utilisable quotidiennement.
Le châssis 4564, vendu en 2024 aux enchères Bonhams, illustre parfaitement ce parcours. Livré initialement comme Type 35A, il a été reconverti en Type 35T dans les années 1950. Il a appartenu à des figures du monde Bugatti comme Hugh Graham Conway, historien de référence et président du Bugatti Trust.
Valeur et collection aujourd’hui
Sur le marché des voitures de collection, la Type 35T occupe une place particulière. Sa rareté extrême (13 exemplaires d’origine) en fait l’une des Type 35 les plus recherchées, juste derrière les versions de Grand Prix ayant couru en usine.
Les ventes aux enchères récentes confirment cet engouement. En décembre 2024, le châssis 4564 s’est vendu 552 000 livres sterling chez Bonhams. Ce prix reflète à la fois la rareté du modèle, son histoire documentée et l’authenticité des composants.
Attention toutefois aux confusions. Le marché compte de nombreuses répliques de Type 35, certaines de qualité exceptionnelle. Distinguer un exemplaire authentique d’une reconstruction nécessite expertise et documentation complète. Les numéros de châssis et de moteur, la provenance historique et les certificats du Bugatti Owners’ Club sont essentiels.
Pour les collectionneurs, la Type 35T représente un segment unique : une voiture de course victorieuse, produite en série ultra-limitée, utilisable sur route et en compétition historique. Cette polyvalence explique les prix soutenus, même dans un marché des voitures d’avant-guerre parfois hésitant.
Les grandes maisons d’enchères comme Bonhams et les spécialistes historiques comme le Bugatti Trust restent les références pour authentifier ces véhicules. Sans leur validation, même un exemplaire visuellement parfait peut voir sa valeur divisée par dix.
Ce qu’il faut retenir
La Bugatti Type 35T incarne un moment précis de l’histoire automobile : celui où performance et endurance devaient coexister sans les artifices de la suralimentation. Créée après le triomphe de 1926 à la Targa Florio, cette version atmosphérique de 2,3 litres produite à 13 exemplaires représente le choix rationnel pour les courses longues.
Moins puissante que les versions compressées 35C et 35B, elle compense par sa fiabilité et sa facilité d’utilisation. Son moteur de 105 chevaux développe un couple généreux dès les bas régimes, idéal sur les routes sinueuses de montagne. Aujourd’hui, elle figure parmi les Type 35 les plus rares et les plus désirables, valorisée autant pour son palmarès que pour sa philosophie mécanique.
Dans la constellation des Type 35, la version T reste celle qui a su transformer une victoire historique en légende commerciale, même éphémère.

