Bugatti Type 39 : la voiture qui a fait champion du monde

La Bugatti Type 39 reste l’une des voitures les plus méconnues de l’histoire du constructeur alsacien. Pourtant, ce modèle fabriqué en 1925 à seulement 10 exemplaires a joué un rôle décisif dans le premier titre de champion du monde des constructeurs remporté par Bugatti en 1926. Conçue pour s’adapter aux nouvelles réglementations limitant la cylindrée à 1,5 litre, la Type 39 partage l’ADN technique de la célèbre Type 35 tout en restant dans son ombre. Pourquoi ce modèle rare fascine-t-il autant les collectionneurs aujourd’hui ?

Pourquoi Bugatti a créé la Type 39 en 1925

En 1925, le monde du sport automobile traverse une période de transition réglementaire. Les autorités des Grands Prix imposent une nouvelle limite de cylindrée fixée à 1,5 litre pour les voitures de course. Cette décision vise à ralentir les bolides et à rendre les compétitions plus accessibles.

Ettore Bugatti, toujours visionnaire, anticipe ces changements. Il sait que la réglementation va se durcir pour la saison 1926-1927. Plutôt que d’attendre, il décide d’adapter immédiatement sa Type 35C, déjà dominante en course.

La solution technique est simple mais efficace : réduire la cylindrée du moteur 8 cylindres en ligne. Bugatti conserve l’ensemble du châssis, de la carrosserie et des suspensions de la Type 35C. Seul le moteur est modifié pour respecter la nouvelle réglementation.

La production reste ultra-confidentielle. Environ 10 exemplaires seulement voient le jour, destinés principalement à l’équipe officielle et à quelques pilotes privés triés sur le volet. Cette rareté fait aujourd’hui de la Type 39 l’une des Bugatti les plus recherchées par les collectionneurs.

Les différences techniques entre Type 35 et Type 39

Le moteur : course raccourcie de 22 mm

La principale différence entre la Type 35 et la Type 39 réside dans le bloc moteur. Pour atteindre la cylindrée de 1,5 litre imposée, Bugatti réduit la course du vilebrequin de 22 mm.

Les caractéristiques du moteur Type 39 :

  • Cylindrée : 1 496 cm³ (contre 1 991 cm³ sur la Type 35)
  • Architecture : 8 cylindres en ligne
  • Alésage × course : 52 mm × 88 mm (au lieu de 60 mm × 88 mm)
  • Puissance : 90 ch à 5 500 tr/min
  • Alimentation : carburateurs Zenith ou Solex (généralement 2)

Le moteur reste atmosphérique sur la version de base. Mais dès 1926, Bugatti teste une variante compressée baptisée Type 39A. Équipée du compresseur volumétrique Roots (le même que sur la Type 35C), cette version développe environ 120 ch. Seulement deux exemplaires de Type 39A auraient été produits, ce qui en fait une voiture encore plus rare.

Le vilebrequin conserve les cinq paliers caractéristiques des moteurs Bugatti, assurant une excellente fiabilité. L’embiellage monté sur roulements à billes permet d’atteindre des régimes moteurs élevés pour l’époque, au-delà de 6 000 tr/min.

Châssis et esthétique identiques

Sur le plan esthétique, impossible de différencier une Type 39 d’une Type 35 sans ouvrir le capot. Bugatti reprend intégralement l’architecture de la Type 35C.

Les éléments conservés :

  • Roues en aluminium coulé à 8 branches plates, innovation majeure de Bugatti
  • Radiateur en fer à cheval chromé, signature visuelle de la marque
  • Châssis en longerons à section évolutive pour optimiser le poids
  • Suspensions avant à ressorts semi-elliptiques et arrière à ressorts quart-elliptiques
  • Freins à tambour intégrés aux roues en aluminium

Le poids reste contenu autour de 750 kg, un chiffre remarquable pour l’époque. Cette légèreté compense partiellement la perte de puissance liée à la réduction de cylindrée. La Type 39 offre ainsi un excellent rapport poids/puissance et un comportement routier d’une précision redoutable.

La position de conduite est identique : le pilote est assis très haut, face à un tableau de bord en aluminium bouchonné et à un volant en bois à quatre branches. Le levier de vitesses, placé à l’extérieur de l’habitacle comme sur toutes les voitures de Grand Prix des années 1920, nécessite une gestuelle précise.

Le palmarès méconnu de la Type 39 en compétition

Les débuts à Montlhéry (juillet 1925)

La Bugatti Type 39 fait ses débuts en compétition le 19 juillet 1925 lors du Grand Prix de l’ACF Tourisme à Montlhéry, au sud de Paris. Cette épreuve, inspirée du format des 24 Heures du Mans, impose aux concurrents de courir avec un équipement routier complet : phares, ailes, pare-brise, démarreur électrique et même du ballast pour simuler le poids d’un passager.

Bugatti engage cinq Type 39 converties en configuration « tourisme ». Les pilotes d’usine sont présents : Bartolomeo « Meo » Costantini (au volant du châssis 4607), Jules Goux, Pierre et Ferdinand de Vizcaya, et Giulio Foresti.

Le résultat est sans appel : les Bugatti réalisent un 1-2-3-4 dans leur catégorie. Costantini termine 7e au classement général et remporte la première place de sa classe. La fiabilité légendaire de Bugatti fait la différence face aux Darracq et autres concurrents.

Le Grand Prix d’Italie à Monza (septembre 1925)

Deux mois plus tard, en septembre 1925, Bugatti débarque à Monza pour le Grand Prix d’Italie. L’épreuve comprend une course réservée aux voitures de 1,5 litre, le Gran Premio delle Vetturette, organisée en parallèle du Grand Prix principal.

Les cinq Type 39 sont démontées de leur équipement routier et rééquipées en configuration course pure. Les moteurs reçoivent des carburateurs doubles et un taux de compression plus élevé pour améliorer les performances sur ce temple de la vitesse.

Les pilotes d’usine prennent le départ sur le circuit combinant piste rapide et sections routières (80 tours de 10 km). Bien que les résultats précis de cette course restent difficiles à retrouver aujourd’hui, la présence des Type 39 à Monza confirme l’engagement de Bugatti dans la catégorie 1,5 litre et prépare le terrain pour la saison suivante.

Le titre constructeurs 1926 : consécration de la Type 39

L’année 1926 marque un tournant historique. Bugatti remporte le tout premier championnat du monde des constructeurs (ancêtre du championnat des constructeurs actuel). La Type 39, et surtout sa variante compressée Type 39A, joue un rôle central dans ce succès.

Jules Goux, pilote emblématique de Bugatti, s’impose au volant d’une Type 39 lors du Grand Prix de France (anciennement Grand Prix de l’ACF). Quelques semaines plus tard, il récidive au Grand Prix de Saint-Sébastien en Espagne, cette fois sur une Type 39A compressée.

Ces victoires s’ajoutent à celle de Louis Charavel au Grand Prix d’Italie (sur Type 35C) et à la deuxième place de Malcolm Campbell en Grande-Bretagne. Au total, Bugatti accumule suffisamment de points pour décrocher le titre mondial.

Ce palmarès prouve que la Type 39, malgré sa production confidentielle, n’est pas une simple adaptation technique. C’est une véritable arme de course, capable de rivaliser avec les meilleures voitures italiennes et françaises de l’époque.

Seulement 10 exemplaires : pourquoi si peu ?

La rareté extrême de la Bugatti Type 39 s’explique par plusieurs facteurs stratégiques et commerciaux.

Tout d’abord, ce modèle naît pour répondre à une réglementation de transition. En 1925, les autorités des Grands Prix hésitent encore sur la cylindrée maximale à imposer. Bugatti ne sait pas si la limite de 1,5 litre sera maintenue longtemps. Produire en grande série représenterait un risque financier considérable.

Ensuite, Ettore Bugatti concentre rapidement ses efforts sur la Type 35C, version suralimentée de la Type 35 classique. Cette voiture, dévoilée en 1927, offre 120 ch tout en conservant la polyvalence d’une cylindrée de 2 litres. Elle rend la Type 39 presque obsolète du jour au lendemain.

La Type 39 reste donc un modèle réservé à l’équipe officielle et à quelques clients privés fortunés et passionnés de compétition. Bugatti préfère vendre des Type 35, Type 35A ou Type 37 en plus grand nombre (près de 400 exemplaires toutes versions confondues entre 1924 et 1930).

Cette production ultra-limitée transforme aujourd’hui chaque Type 39 survivante en pièce de musée roulante. Les historiens estiment qu’entre 8 et 10 voitures authentiques existent encore, dispersées entre collections privées et musées automobiles.

Valeur et marché actuel de la Bugatti Type 39

Sur le marché des voitures de collection, la Bugatti Type 39 atteint des sommets. Sa rareté absolue et son palmarès en font l’une des Bugatti les plus recherchées, juste derrière les Type 35B et Type 57 Atlantic.

Fourchette de prix actuelle

Les rares exemplaires proposés à la vente oscillent entre 600 000 € et 900 000 €, selon plusieurs critères :

  • Authenticité : un châssis d’origine avec numéros de série vérifiables vaut bien plus qu’une réplique
  • Historique de course : une voiture ayant couru à Montlhéry ou Monza avec l’équipe d’usine prend de la valeur
  • État mécanique : un moteur d’origine fonctionnel et documenté est essentiel
  • Provenance : les voitures ayant appartenu à des pilotes célèbres (Costantini, Goux, Foresti) sont les plus prisées

Ventes notables

Le châssis 4607, piloté par Meo Costantini lors de la victoire à Montlhéry en juillet 1925, a été vendu par Bonhams en février 2020 lors de la vente « Les Grandes Marques du Monde » à Paris. Prix final : 870 000 € frais inclus.

Cette voiture possède un historique exceptionnel. Après sa carrière européenne, elle a été exportée en Australie où elle a remporté le Grand Prix d’Australie en 1931. Elle a ensuite passé la majorité de sa vie « down under » avant de revenir en Europe récemment.

Critères de valorisation

Les experts en voitures anciennes regardent plusieurs éléments avant d’estimer une Type 39 :

  • Matching numbers : le moteur et le châssis doivent correspondre aux archives Bugatti
  • Carrosserie d’origine : les modifications ou restaurations lourdes font baisser la cote
  • Documentation : carnets d’entretien, photos d’époque, certificats de course
  • Éligibilité : possibilité de participer aux événements historiques prestigieux (Mille Miglia, Goodwood Revival)

La rareté joue évidemment un rôle majeur. Avec moins de 10 exemplaires authentiques dans le monde, chaque Type 39 qui apparaît sur le marché déclenche une véritable bataille entre collectionneurs.

Fiche technique résumée

CaractéristiqueBugatti Type 39
Années de production1925-1926
Production totale~10 exemplaires
Moteur8 cylindres en ligne atmosphérique
Cylindrée1 496 cm³
Alésage × course52 mm × 88 mm
Puissance90 ch à 5 500 tr/min
Puissance Type 39A~120 ch (avec compresseur Roots)
DistributionSOHC, 3 soupapes par cylindre
Alimentation2 carburateurs Zenith ou Solex
TransmissionBoîte 4 rapports manuelle
Roues motricesPropulsion (RWD)
ChâssisLongerons en acier à section variable
CarrosserieAluminium sur cadre acier
RouesAluminium coulé 8 branches
FreinsTambours intégrés aux roues
Poids~750 kg
Vitesse maximale~185 km/h
0 à 100 km/h~9 secondes
Empattement2 400 mm
Voie avant/arrière1 200 mm

La Bugatti Type 39 incarne l’agilité stratégique d’Ettore Bugatti face aux évolutions réglementaires du sport automobile. Modèle de transition rare et performant, elle a contribué directement au premier titre mondial de la marque en 1926. Aujourd’hui, chaque exemplaire survivant représente un témoignage précieux de l’âge d’or des Grands Prix, où les constructeurs français dominaient encore les circuits européens. Pour les collectionneurs avertis, la Type 39 reste l’une des Bugatti les plus désirables, symbole d’une époque où l’innovation mécanique se mesurait au centimètre cube près.

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