En 1926, Ettore Bugatti lançait la Type 40, une voiture qui allait changer la donne dans sa gamme. Pour la première fois, le constructeur de Molsheim proposait un modèle d’entrée de gamme capable de séduire une clientèle plus large, sans renoncer à l’excellence technique qui faisait sa réputation sur les circuits. Successeur des mythiques Brescia, le Type 40 incarnait l’ambition d’Ettore : rendre l’esprit Bugatti accessible, tout en conservant l’ADN sportif forgé en compétition.
Un modèle de transition dans l’histoire Bugatti
Le successeur des légendaires Brescia
Au milieu des années 1920, les Type 13, 22 et 23 Brescia approchaient de la fin de leur carrière. Ces petites voiturettes sportives avaient bâti la renommée de Bugatti grâce à leurs victoires en course, mais l’heure était venue de moderniser l’offre. Le marché évoluait, et Ettore Bugatti cherchait à élargir sa clientèle sans trahir sa philosophie.
Le Type 40 est né de cette réflexion. Présenté en 1926, il reprenait les fondamentaux qui avaient fait le succès des Brescia : un châssis rigide, un moteur performant et une conception privilégiant la légèreté. Mais cette fois, la voiture bénéficiait d’une carrosserie plus spacieuse et d’une production rationalisée pour contenir les coûts.
L’entrée de gamme qui n’en était pas vraiment une
Dire que le Type 40 était une Bugatti « abordable » reste relatif. Certes, son prix était inférieur à celui des Type 35 Grand Prix ou des futures Type 43, mais la qualité de fabrication demeurait irréprochable. Chaque détail portait la signature de Molsheim : finitions soignées, usinage précis, assemblage méticuleux.
Ettore Bugatti refusait le compromis. Même sur son modèle d’entrée de gamme, le niveau d’exigence restait identique à celui appliqué aux voitures de course. Cette philosophie explique pourquoi le Type 40 a traversé le temps avec autant de dignité, séduisant encore aujourd’hui les collectionneurs les plus exigeants.
Fiche technique et motorisation : l’héritage du Type 37
Un 4 cylindres issu de la compétition
Sous le capot du Type 40 battait un cœur de compétiteur. Le moteur 4 cylindres en ligne de 1 496 cm³ était directement dérivé de celui du Type 37, une monoplace de Grand Prix. Cette filiation n’avait rien d’anecdotique : elle garantissait des performances solides et une fiabilité éprouvée en course.
L’architecture technique impressionnait pour l’époque. L’arbre à cames en tête actionnait trois soupapes par cylindre (deux à l’admission, une à l’échappement), une solution avant-gardiste qui optimisait le remplissage des cylindres. Le vilebrequin reposait sur cinq paliers lisses, gage de robustesse. La puissance variait entre 45 et 70 chevaux selon les sources et les réglages, ce qui permettait d’atteindre environ 130 km/h en vitesse de pointe.
La transmission passait par une boîte manuelle à quatre rapports séparée, solution classique chez Bugatti, qui facilitait l’entretien et les réparations.
Châssis et comportement sur route
Le châssis du Type 40 s’inspirait largement de celui du Type 38, avec un empattement de 2 400 mm. Cette base technique conférait à la voiture un équilibre remarquable, salué par tous ceux qui ont eu la chance de la conduire. Les freins à tambours équipaient les quatre roues, une configuration moderne pour l’époque.
Le Type 40 pesait peu, et cette légèreté combinée à un centre de gravité bas procurait un comportement routier exceptionnel. Les pilotes de l’époque vantaient sa précision de direction et sa stabilité en virage, qualités héritées directement de l’expérience de Bugatti en compétition.
Carrosseries et versions : du Grand Sport au Roadster
Le Type 40 Grand Sport
La carrosserie standard du Type 40 adoptait une configuration torpédo quatre places. La ligne élancée respectait les canons esthétiques des années 1920, avec un capot moteur allongé, des garde-boue fins et une calandre en fer à cheval, signature visuelle de toutes les Bugatti.
Un détail amusant : la voiture ne possédait qu’une seule porte, côté passager. Le conducteur devait enjamber la carrosserie pour prendre place, une particularité qui contribuait à alléger l’ensemble et à rigidifier le châssis. Les roues à rayons complétaient l’équipement, parfois agrémentées de cache-roues lisses qui amélioraient l’aérodynamique.
Malgré ses dimensions modestes, l’habitacle accueillait quatre personnes. Les sièges avant individuels se touchaient presque, et la banquette arrière imposait une certaine proximité aux passagers. Mais l’essentiel était ailleurs : on achetait un Type 40 pour conduire, pas pour voyager confortablement.
Le Type 40A et les roadsters de Jean Bugatti
En 1930, Bugatti introduisit le Type 40A, une évolution mécanique qui portait la cylindrée à 1 627 cm³ grâce à un alésage augmenté. Le bloc moteur provenait du Type 49, bien que sans son double allumage. Seulement 40 exemplaires de cette version furent assemblés, ce qui en fait aujourd’hui une rareté absolue.
Parmi ces Type 40A figurent les plus beaux spécimens jamais construits sur ce châssis : les roadsters dessinés par Jean Bugatti, le fils d’Ettore. Ces carrosseries spectaculaires reprenaient le style créé pour le Type 43A, un modèle huit cylindres. Pour s’adapter au châssis plus compact du Type 40, Jean Bugatti dut raccourcir les lignes, mais le résultat restait époustouflant.
Environ 42 roadsters sortirent de Molsheim, tous assemblés entre mars 1930 et 1931. Ces voitures représentent aujourd’hui le sommet de la désirabilité dans l’univers des Type 40, recherchées par les collectionneurs du monde entier.
Production et rareté : combien en reste-t-il ?
Chiffres de production
Entre 1926 et mai 1931, l’usine de Molsheim a produit 830 exemplaires du Type 40. À cela s’ajoutent les 40 Type 40A fabriqués en 1930 et 1931, portant le total à environ 870 voitures.
Ces chiffres peuvent sembler modestes comparés aux productions de masse de l’époque, mais ils reflètent la philosophie de Bugatti. Chaque voiture était construite avec soin, presque artisanalement. Ettore Bugatti préférait vendre moins, mais mieux, plutôt que de diluer son image dans la production de série.
Survie actuelle
Près d’un siècle plus tard, combien de Type 40 roulent encore ou sont préservés dans des collections ? Les estimations les plus sérieuses parlent de moins de 200 survivants, toutes versions confondues. Les guerres, l’usure, les accidents et le manque d’entretien ont fait disparaître les trois quarts du parc original.
Les roadsters Jean Bugatti sont encore plus rares. Selon certains registres, seulement 13 exemplaires existeraient encore, ce qui explique les prix astronomiques atteints lors des ventes aux enchères. Chaque apparition publique de l’un de ces roadsters provoque l’émoi dans le monde des collectionneurs.
Valeur actuelle et marché des enchères
Des prix en constante progression
Le marché des Bugatti anciennes a connu une envolée spectaculaire ces dernières décennies. Le Type 40 n’échappe pas à cette tendance. Les prix oscillent généralement entre 250 000 et 450 000 dollars pour un exemplaire en bon état, selon la carrosserie, l’historique et l’authenticité des composants.
En 2015, un Type 40 de 1929 (châssis 40810) s’est vendu 415 000 dollars lors d’une vente Keno Brothers à New York. Ce modèle présentait un historique documenté depuis 1929, avait participé au rallye du Sahara algérien et couru aux Vingt-Quatre Heures du Mans Historiques en 2004.
Les roadsters Jean Bugatti atteignent des sommets. En 2014, un exemplaire de 1930 adjugé 252 000 euros chez RM Auctions à Paris était considéré comme une affaire, malgré un prix qui aurait fait fuir n’importe quel acheteur de voiture moderne.
Critères de valorisation
Plusieurs facteurs déterminent la valeur d’un Type 40 sur le marché actuel. Les numéros concordants (châssis et moteur d’origine) constituent le critère le plus important. Un véhicule dont les composants mécaniques correspondent aux archives Bugatti voit sa cote s’envoler.
L’historique documenté pèse également lourd. Une Type 40 dont on peut retracer tous les propriétaires depuis sa sortie d’usine inspire confiance. Les voitures ayant appartenu à des personnalités du monde Bugatti ou ayant participé à des rallyes historiques bénéficient d’une prime supplémentaire.
L’authenticité de la carrosserie compte énormément. Une voiture conservant sa carrosserie d’origine, même imparfaite, vaut souvent plus qu’une restauration complète mais moins fidèle. Les exemplaires possédant une carte d’identité FIVA (Fédération Internationale des Véhicules Anciens) ou inscrits aux registres des clubs Bugatti sont particulièrement recherchés.
Pourquoi la Type 40 compte encore aujourd’hui
L’équilibre parfait entre sport et accessibilité
Le Type 40 représente un moment unique dans l’histoire de Bugatti. Pour la première fois, Ettore acceptait de rendre son univers accessible à une clientèle moins fortunée, tout en refusant catégoriquement de sacrifier la qualité. Ce paradoxe donne naissance à une voiture attachante, qui incarne parfaitement la philosophie de son créateur.
Ni vraiment une voiture de course, ni simplement une berline de tourisme, le Type 40 naviguait entre deux mondes. Il offrait des performances sportives héritées du Type 37 Grand Prix, tout en restant utilisable au quotidien. Cette polyvalence séduisait les amateurs de conduite qui n’avaient pas besoin d’une monoplace de course, mais refusaient les compromis d’une automobile ordinaire.
Un témoignage vivant des années folles
Chaque Type 40 encore en circulation raconte une histoire. Ces voitures ont traversé les années folles, survécu à la crise de 1929, connu les restrictions de la guerre, et séduit plusieurs générations de collectionneurs. Elles participent régulièrement aux grands rallyes historiques comme les Mille Miglia, où leur fiabilité surprend encore.
Les clubs de passionnés, comme l’American Bugatti Club fondé en 1960, veillent jalousement sur ces trésors. Ils maintiennent des registres détaillés, organisent des rassemblements et préservent la mémoire technique de chaque exemplaire. Le Type 40 portant le numéro 3 au sein de ce club témoigne de l’engouement précoce des collectionneurs américains pour ce modèle.
Aujourd’hui, conduire un Type 40 reste une expérience unique. Le bruit caractéristique de la boîte à engrenages droits, la précision de la direction, la légèreté de l’ensemble transportent instantanément le pilote dans les années 1920. C’est cette authenticité qui fait tout le prix de ces voitures.
Le Type 40 demeure l’un des modèles les plus séduisants de l’histoire Bugatti. Il combine sportivité authentique, rareté croissante et récit historique captivant. Pour les collectionneurs, c’est une porte d’entrée accessible (toutes proportions gardées) dans l’univers des Bugatti d’avant-guerre, un modèle qui mérite amplement sa place dans les plus belles collections automobiles mondiales.

