Entre 1927 et 1930, Bugatti a produit plus de 1095 exemplaires de la Type 44, un record absolu pour la marque à cette époque. Ce modèle représentait une ambition inédite pour Ettore Bugatti : offrir une voiture de grand tourisme raffinée, construite selon les standards de Molsheim, sans renier l’ADN sportif qui avait fait la réputation de ses bolides de course. Aujourd’hui, la Type 44 reste l’une des Bugatti classiques les plus accessibles et agréables à conduire.
Une Bugatti pensée pour le quotidien, sans renier l’ADN sportif
À la fin des années 1920, Ettore Bugatti jouissait d’une réputation enviable dans le monde de la compétition automobile. Ses Type 35 dominaient les circuits européens, accumulant les victoires en Grand Prix. Mais ces voitures de course, aussi brillantes soient-elles, ne constituaient pas un modèle économique viable à long terme.
La Type 44 est née de cette réflexion pragmatique. Présentée au Salon de l’automobile de Paris en 1927, elle occupait une place stratégique dans la gamme : plus accessible que la luxueuse Type 46 et son moteur de 5,3 litres, mais nettement plus raffinée que la petite Type 40 à quatre cylindres.
Contrairement aux Type 35 et Type 43, conçues pour la performance pure, la Type 44 se voulait une vraie routière. Une voiture que l’on pouvait conduire quotidiennement, emmener en voyage, confier à un chauffeur. Le pari était audacieux : élargir la clientèle de Bugatti sans diluer l’excellence mécanique qui faisait la fierté de Molsheim.
Un succès commercial immédiat
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Avec 1095 exemplaires produits entre 1927 et 1930, la Type 44 est devenue le modèle Bugatti le plus fabriqué de la décennie. Ce succès commercial a permis à la marque de financer ses projets plus ambitieux et de consolider sa position sur le marché européen.
La production s’est étendue jusqu’en 1932 pour certaines sources, témoignant de la demande soutenue pour ce modèle. À une époque où construire plus de mille voitures était un véritable exploit pour un constructeur artisanal, ce chiffre démontre l’attrait qu’exerçait cette Bugatti de grand tourisme.
Le moteur huit cylindres : puissance souple et silence remarquable
Le cœur de la Type 44 battait au rythme d’un moteur huit cylindres en ligne de conception ingénieuse. Plutôt que de créer un bloc entièrement nouveau, Bugatti a couplé deux blocs de quatre cylindres issus de la Type 40, formant un ensemble de 2991 cm³ (puis 3,2 litres à partir de 1928).
Cette architecture particulière, avec un arbre à cames en tête et trois soupapes par cylindre (deux d’admission, une d’échappement), développait environ 80 chevaux dans sa version initiale, puis 105 chevaux dans les versions ultérieures. La puissance peut sembler modeste aujourd’hui, mais elle suffisait amplement à propulser la voiture au-delà de 120 km/h, une vitesse très respectable pour l’époque.
Ce qui distinguait vraiment ce moteur, c’était son exceptionnelle douceur de fonctionnement. Contrairement aux mécaniques rageuses des modèles sportifs, celui de la Type 44 avait été soigneusement équilibré pour fonctionner sans vibrations, même à 4500 tr/min. Un carburateur Schebler alimentait l’ensemble via une admission soigneusement étudiée.
Une mécanique pensée pour durer
Bugatti avait tiré les leçons des problèmes de fiabilité rencontrés sur ses premiers modèles. Le vilebrequin de la Type 44 reposait sur neuf paliers avec lubrification sous pression, une solution qui éliminait les faiblesses structurelles des versions antérieures.
Le système de refroidissement avait également été optimisé pour un usage routier intensif. Fini le temps où il fallait surveiller constamment la température lors d’un long trajet. La Type 44 se voulait rassurante, capable d’avaler les kilomètres sans inquiéter son propriétaire.
La transmission à quatre vitesses avec embrayage multidisque humide complétait l’ensemble. Le levier de vitesses à grille, typique de Bugatti, demandait un certain apprentissage mais offrait une précision satisfaisante une fois maîtrisé.
Châssis et comportement routier : élégance et efficacité
Le châssis de la Type 44 reprenait les fondamentaux qui avaient fait le succès des Bugatti de compétition, tout en les adaptant à un usage routier. L’essieu avant de section circulaire, véritable signature de la marque, assurait une rigidité exemplaire. Les ressorts semi-elliptiques à l’avant et quart-elliptiques inversés à l’arrière offraient un compromis intéressant entre confort et tenue de route.
Comparée à la Type 38 qu’elle remplaçait, la Type 44 bénéficiait d’améliorations significatives. De nouveaux amortisseurs hydrauliques contenaient mieux les mouvements de caisse. L’embrayage multidisque humide offrait une progressivité bienvenue en usage urbain. Surtout, le système de freinage avait été renforcé par un servo DeWandre-Repusseau, qui assistait les freins à câbles sur les quatre roues.
Avec un empattement de 3119 mm et un poids contenu à 1090 kg environ, la Type 44 affichait des proportions harmonieuses. Les roues à rayons de 28 pouces, chaussées de pneumatiques 4,95 pouces, complétaient une silhouette élancée et racée.
Le rapport poids-puissance d’environ 73 chevaux par tonne permettait des accélérations vives pour l’époque. Mais c’est surtout la précision de la direction et l’équilibre général du châssis qui enchantaient les pilotes. La Type 44 se conduisait avec légèreté, sans jamais paraître nerveuse ou imprévisible.
Des carrosseries variées pour tous les goûts
Fidèle à sa philosophie, Bugatti commercialisait la Type 44 sous forme de châssis roulant, laissant aux acheteurs le choix de la carrosserie. Cette flexibilité explique la grande diversité de styles observés sur les exemplaires survivants.
L’usine de Molsheim proposait ses propres créations : torpédo classique, roadster sportif, berline quatre portes ou coupé fiacre. Jean Bugatti, le fils d’Ettore, a participé à la conception de certaines carrosseries d’usine, apportant sa sensibilité artistique aux lignes de la voiture.
Mais les plus beaux exemplaires sortaient souvent des ateliers de carrossiers indépendants. Gangloff s’est illustré avec des créations aérodynamiques audacieuses, dont le célèbre Profilé Aérodynamique aux formes arrondies avant-gardistes. Weymann a appliqué sa technique de construction légère, avec une structure en bois recouverte de tissu tendu.
Kellner, Vanvooren, James Young, Guilloré ou encore Graber & Gerber ont également habillé la Type 44, chacun selon son style propre. Certains privilégiaient l’élégance sobre, d’autres le luxe opulent avec boiseries précieuses et cuirs raffinés.
Cette variété permettait à chaque acheteur de personnaliser sa Bugatti selon ses goûts et son usage. Un médecin parisien optait pour une berline confortable, un gentleman-driver préférait un roadster dépouillé, un industriel choisissait un coupé luxueux.
Les versions les plus recherchées aujourd’hui
Parmi toutes ces carrosseries, certaines se distinguent aujourd’hui par leur rareté et leur désirabilité. Le Grand Sport d’usine, avec sa ligne sportive et ses performances accrues, figure parmi les plus prisés des collectionneurs.
Les créations de Gangloff, notamment le Profilé Aérodynamique avec ses formes streamline, atteignent régulièrement des sommets lors des ventes aux enchères. Un exemplaire a été adjugé 333 760 euros chez Artcurial en 2015, provenant de la collection Nicolas Seydoux.
Les carrosseries torpédo d’origine conservent également une belle cote, surtout lorsqu’elles ont gardé leur intérieur d’époque en cuir rouge et leurs boiseries. L’authenticité prime toujours sur la restauration moderne, aussi soignée soit-elle.
La Type 44 aujourd’hui : un classique accessible et agréable
Près d’un siècle après sa création, la Type 44 continue de séduire les amateurs de voitures anciennes. Sur les 1095 exemplaires produits, environ 10 % ont survécu, soit une centaine de voitures réparties dans le monde entier.
Le marché de la Type 44 se situe dans une fourchette intermédiaire, plus accessible que les mythiques Type 35 de course ou les prestigieuses Type 57 de l’ère Jean Bugatti. Selon l’état, l’originalité et le carrossier, les prix oscillent entre 150 000 et 400 000 euros lors des ventes publiques récentes.
Cette relative accessibilité, comparée aux sommets atteints par d’autres Bugatti, s’explique par le positionnement de la Type 44. Elle n’a jamais couru au Mans, ne détient aucun record de vitesse, n’a pas appartenu à un roi. C’est une voiture de tourisme, pensée pour l’usage quotidien, même si cet usage était celui d’une élite fortunée.
Mais les propriétaires actuels soulignent unanimement un point : la Type 44 est considérée comme la meilleure Bugatti de tourisme à conduire. Son moteur huit cylindres offre une souplesse inconnue des quatre cylindres survoltés de la Type 40. Son équilibre général inspire confiance sur route sinueuse. Son poids contenu la rend maniable et vive.
De nombreux exemplaires participent régulièrement aux rallyes historiques, démontrant que ces voitures peuvent encore rouler sérieusement. Le Bugatti Owners Club et le Bugatti Trust maintiennent une documentation précise sur chaque exemplaire connu, facilitant la vie des collectionneurs.
Points d’attention pour les collectionneurs
Comme toute voiture ancienne, la Type 44 demande une vigilance particulière lors de l’achat. Les carrosseries utilisant le système Weymann (structure bois et tissu) sont particulièrement vulnérables. Même bien entretenues, elles peuvent souffrir de pourrissement du bois après 95 ans d’existence. Une restauration complète s’impose souvent.
La correspondance entre numéro de châssis et numéro de moteur doit être vérifiée auprès du Bugatti Trust. Certains exemplaires ont été reconstruits avec des éléments provenant d’autres voitures, ce qui n’est pas rédhibitoire mais doit être documenté et reflété dans le prix.
Les pièces de rechange restent disponibles auprès de spécialistes, mais leur coût peut surprendre. Le moindre élément mécanique spécifique à Bugatti atteint rapidement plusieurs centaines d’euros. Une révision complète du moteur représente un investissement substantiel.
L’historique documenté valorise considérablement une Type 44. Les exemplaires dont on peut retracer la vie depuis l’origine, avec photos d’époque, factures anciennes et participation à des événements, se négocient avec une prime significative.
Quelle place dans l’histoire Bugatti ?
La Type 44 occupe une position unique dans la saga Bugatti. Elle représente le premier vrai succès commercial de la marque auprès d’une clientèle élargie. Avant elle, Bugatti était perçu comme un constructeur de voitures de course vendues à quelques dizaines d’exemplaires à des pilotes fortunés.
Avec la Type 44, Ettore Bugatti a prouvé qu’il pouvait concevoir une voiture de grand tourisme sans renier ses principes d’excellence mécanique. Les revenus générés par ces 1095 ventes ont financé le développement de modèles plus ambitieux comme la somptueuse Type 46 et la révolutionnaire Type 50 à double arbre à cames.
La Type 44 marque également une transition générationnelle. C’est l’un des derniers modèles entièrement conçus par Ettore, avant que son fils Jean ne prenne une place croissante dans le design et la stratégie de l’entreprise. Les Type 49 et Type 55 qui lui succéderont en 1930 et 1932 porteront déjà fortement l’empreinte du jeune Jean.
D’un point de vue technique, la Type 44 représente l’aboutissement de la philosophie Bugatti de l’entre-deux-guerres : un moteur dérivé de la compétition, un châssis rigide et léger, une construction artisanale de haute qualité. Les Type 57 qui suivront adopteront une approche différente, plus moderne et plus luxueuse, mais aussi plus lourde et moins pure.
La Type 44 incarne l’esprit Bugatti dans ce qu’il a de plus équilibré : performance raffinée et élégance sans compromis. Pour les collectionneurs d’aujourd’hui, elle offre une porte d’entrée plus accessible vers l’univers de Molsheim, sans renoncer à l’excellence technique et au plaisir de conduite qui ont fait la légende de la marque. Moins spectaculaire qu’une Type 35, moins imposante qu’une Type 57, la Type 44 reste une Bugatti authentique, construite à l’époque où Ettore régnait encore sur son royaume de Molsheim.

