La Bugatti Type 46 reste l’un des modèles les plus fascinants de l’histoire automobile française. Surnommée la « Petite Royale », cette voiture lancée en 1929 a réussi là où sa grande sœur, la monumentale Type 41, avait échoué : séduire une clientèle fortunée en quête de luxe, de performances et d’exclusivité. Avec 462 exemplaires produits jusqu’en 1936, la Type 46 incarne parfaitement la philosophie d’Ettore Bugatti, alliant élégance mécanique et raffinement artistique.
Un modèle né d’un échec commercial
Au milieu des années 1920, Ettore Bugatti lance la Type 41 Royale, une limousine gigantesque dotée d’un moteur 8 cylindres de 12,7 litres développant 300 chevaux. Le projet est ambitieux, presque démesuré. Seuls six exemplaires seront produits. L’échec est cuisant.
Plutôt que d’abandonner, Ettore et son fils Jean Bugatti tirent les leçons de cet insuccès. Ils imaginent une version plus compacte, plus accessible, mais tout aussi prestigieuse. La Type 46 naît de cette réflexion. Elle reprend de nombreux éléments mécaniques de la Royale, dont le châssis, les freins et la transmission, mais avec un moteur réduit et un positionnement tarifaire plus réaliste.
Présentée au Salon de l’automobile de Paris en 1929, la Type 46 trouve immédiatement son public. Elle comble un vide dans la gamme Bugatti, entre les sportives pures comme la Type 35 et le mastodonte inaccessible qu’était la Royale.
Caractéristiques techniques de la Type 46
Le moteur 8 cylindres en ligne
Le cœur de la Type 46 bat grâce à un moteur 8 cylindres en ligne de 5,3 litres (5359 cm³). Il s’agit d’une version raccourcie et recalibrée du bloc de la Type 41, conçue avec un arbre à cames en tête et 24 soupapes. La puissance annoncée est de 140 chevaux, une valeur remarquable pour l’époque.
Ce moteur partage avec la Royale une architecture monobloc où la culasse et le bloc cylindres sont coulés d’une seule pièce, une prouesse technique rare dans les années 30. Cette conception garantit rigidité, fiabilité et performances homogènes.
Les performances et le châssis
La Type 46 repose sur un empattement de 3,56 mètres (140 pouces), offrant un habitacle spacieux sans compromettre l’agilité de conduite. Le châssis reprend les essieux, la transmission arrière et le système de freinage développés pour la Type 41.
Les suspensions à ressorts semi-elliptiques assurent un confort de roulage apprécié sur les routes cahoteuses de l’époque. La direction est précise, la tenue de route stable. Les magazines spécialisés de l’époque, comme The Motor, louent l’équilibre de cette voiture capable de combiner « le luxe d’une grande limousine avec les performances d’un modèle sportif ».
La version Type 46S suralimentée
En 1930, Bugatti propose une variante encore plus exclusive : la Type 46S. Le « S » désigne « Suralimentation ». Cette version embarque un compresseur Roots et un double carburateur Zénith qui portent la puissance à 160 chevaux.
La vitesse de pointe grimpe à 152 km/h, un chiffre impressionnant pour une berline de près de deux tonnes. Seulement 18 exemplaires de la Type 46S seront produits entre 1930 et 1936, faisant d’elle l’une des Bugatti les plus rares et les plus recherchées aujourd’hui.
Une palette de carrosseries exceptionnelles
Les créations de Jean Bugatti
L’un des atouts majeurs de la Type 46 réside dans la diversité de ses carrosseries. Jean Bugatti, alors âgé d’une vingtaine d’années, dessine plusieurs versions au style Art Déco affirmé. Parmi elles, le Coupé Superprofilé et le Coupé Semi-Profilé marquent les esprits.
Le Superprofilé se distingue par sa ligne fastback audacieuse, avec un toit en arc parfait qui se prolonge jusqu’à l’arrière tronqué. Les ailes avant sans valences, les pare-brise inclinés et les roues de secours apparentes donnent à ces modèles une allure futuriste. Ces créations influenceront directement les futures Type 50, Type 55 et surtout la légendaire Type 57.
Les carrossiers indépendants
Bugatti propose également des châssis nus que les clients font habiller par des carrossiers de renom. Parmi eux, on retrouve Vanvooren, Figoni & Falaschi, Gangloff, Million-Guiet, De Villars ou encore Freestone and Webb en Angleterre.
Chaque carrossier apporte sa patte stylistique : berlines élégantes, coupés sportifs, cabriolets luxueux, limousines de prestige. Cette diversité fait de chaque Type 46 une pièce unique. Certaines versions, comme les créations signées Figoni, adoptent des formes aérodynamiques avant-gardistes qui inspirent encore les designers contemporains.
Production et succès commercial
Entre 1929 et 1936, 462 exemplaires de la Type 46 sortent des ateliers de Molsheim, en Alsace. Ce chiffre peut sembler modeste, mais il représente un véritable succès pour une voiture d’exception vendue à un prix élevé.
La Type 46 cohabite dans le catalogue Bugatti avec d’autres modèles prestigieux : la Type 35 Grand Prix (140 ch), la Type 40 à 4 cylindres, la Type 43 (2,2 litres, 120 ch), la Type 44 (3,3 litres, 105 ch) et bien sûr la monumentale Type 41 Royale.
Elle occupe une place stratégique dans la gamme, juste en dessous de la Royale, et s’adresse à une clientèle fortunée mais pragmatique, souhaitant rouler dans une Bugatti sans basculer dans l’excès de la Type 41.
La Type 46 aujourd’hui
Une valeur de collection reconnue
La rareté et le prestige de la Type 46 en font aujourd’hui l’une des Bugatti les plus recherchées par les collectionneurs. Les ventes aux enchères en témoignent : un exemplaire peut atteindre entre 400 000 et plus d’un million d’euros, selon la carrosserie, l’état de conservation et l’historique du véhicule.
En 2024, un cabriolet Type 46 de 1929 s’est vendu pour 461 500 dollars lors de la vente Amelia Island. Un coupé Semi-Profilé a dépassé le million de dollars chez Gooding & Company. Les modèles Type 46S suralimentés, encore plus rares, franchissent régulièrement des sommes à six chiffres.
Les collectionneurs apprécient particulièrement les exemplaires dotés de numéros de moteur d’origine correspondant aux registres de l’usine Bugatti, gage d’authenticité et de traçabilité historique.
L’héritage de la Petite Royale
La Type 46 a marqué un tournant dans l’histoire de Bugatti. Elle a prouvé qu’il était possible de concevoir une grande routière luxueuse et performante sans tomber dans la démesure. Son succès commercial a permis à la marque de poursuivre ses innovations.
Dès 1931, Bugatti lance les Type 50, Type 55 et Type 57, qui héritent directement de l’ADN de la Type 46 : moteurs performants, châssis rigides, lignes élégantes et finitions irréprochables. Jean Bugatti, fort de son expérience sur la Type 46, poursuivra son travail de styliste avec des créations devenues mythiques, comme l’Atlantic ou l’Atalante.
La Petite Royale reste un témoignage vibrant de l’âge d’or de l’automobile française, une époque où l’ingénierie, l’artisanat et l’art se rencontraient pour donner naissance à des machines d’exception. Elle incarne l’esprit Bugatti des années 30 : exigence technique, audace esthétique et élégance intemporelle. Pour les passionnés d’automobile, la Type 46 n’est pas qu’une voiture ancienne. C’est un morceau d’histoire roulant, un objet d’art mécanique qui continue de fasciner près d’un siècle après sa création.

