Dans l’univers des voitures de collection, certains noms résonnent avec une intensité particulière. La Bugatti Type 57S fait partie de ces légendes. Créée par Jean Bugatti au milieu des années 1930, cette version surbaissée et sportive de la Type 57 n’a été produite qu’à 43 exemplaires entre 1936 et 1940. Aujourd’hui, chaque modèle survivant vaut des millions de dollars et incarne l’excellence mécanique et esthétique d’une époque révolue. Mais qu’est-ce qui rend cette voiture si spéciale ? Voici tout ce qu’il faut savoir sur ce chef-d’œuvre automobile.
Qu’est-ce que la Bugatti Type 57S exactement ?
Le « S » de Type 57S signifie « Surbaissé », un terme français qui désigne l’abaissement du châssis par rapport à la Type 57 classique. Présentée en 1936, la Type 57S a été conçue par Jean Bugatti comme une déclinaison sportive et radicale de la Type 57 lancée trois ans plus tôt. Là où la Type 57 standard visait le grand tourisme confortable, la 57S cherchait la performance pure sans compromis sur l’élégance.
La différence fondamentale entre les deux modèles réside dans leur architecture. La Type 57 standard possède un châssis classique, relativement haut, adapté à des carrosseries spacieuses. La Type 57S, elle, utilise un châssis totalement repensé, plus court et nettement plus bas. Cette transformation n’était pas qu’une question d’esthétique : elle visait à abaisser le centre de gravité, améliorer la tenue de route et réduire la résistance aérodynamique.
Un châssis raccourci et abaissé pour la performance
Les ingénieurs de Molsheim ont réduit l’empattement de 3,30 mètres à 2,98 mètres, rendant la voiture plus nerveuse et agile. Mais le défi principal était d’abaisser la ligne de caisse sans sacrifier la garde au sol. La solution adoptée était audacieuse : l’essieu arrière passe littéralement à travers les longerons du châssis, une prouesse technique rare à l’époque.
Cette configuration imposait plusieurs modifications majeures. Le moteur, désormais trop proche du sol avec un carter classique, a été équipé d’une lubrification à carter sec directement inspirée de la Bugatti Type 59 de Grand Prix. L’huile était stockée dans un réservoir externe de 20 litres, libérant de l’espace sous le moteur. Les amortisseurs De Ram, sophistiqués pour l’époque, s’adaptaient automatiquement à la vitesse pour offrir un confort surprenant malgré la vocation sportive.
Même l’échappement a dû être repensé. Impossible de faire passer un silencieux classique sous un châssis aussi bas : Bugatti a opté pour six tubes d’échappement individuels reliés à un silencieux plat et discret. Un détail technique qui est devenu l’un des signes distinctifs de la Type 57S.
Un moteur 8 cylindres retravaillé
Sous le capot, la Type 57S reprend le célèbre 8 cylindres en ligne de 3 257 cm³ à double arbre à cames en tête conçu par Jean Bugatti. Mais ce n’est pas exactement le même moteur que celui de la Type 57 standard. La version S reçoit des pistons à taux de compression plus élevé, des arbres à cames spéciaux et un allumage par magnéto Scintilla Vertex entraînée depuis l’arbre à cames gauche.
Résultat : 180 chevaux à 5 500 tr/min, contre 135 à 140 chevaux pour la Type 57 de base. Cela peut sembler modeste aujourd’hui, mais dans les années 1930, c’était colossal. Associée à un poids contenu autour de 950 kg et à une surface frontale réduite, cette puissance permettait à la Type 57S d’atteindre plus de 200 km/h en pointe, un chiffre stratosphérique pour une voiture routière de l’époque.
L’embrayage a été renforcé avec un système bi-disque pour encaisser le couple supplémentaire. La boîte de vitesses manuelle à 4 rapports restait celle de la Type 57, mais recalibrée pour exploiter pleinement le potentiel du moteur. Chaque détail mécanique avait été pensé pour faire de cette Bugatti une authentique sportive de route.
Les différentes versions de la Type 57S
L’une des confusions les plus fréquentes concerne les appellations Type 57S, Type 57C et Type 57SC. Clarifions cela une bonne fois pour toutes.
Type 57S (sans compresseur)
C’est la version d’origine, lancée en 1936. Le moteur atmosphérique de 180 chevaux offre déjà des performances exceptionnelles. 43 exemplaires ont été produits au total entre 1936 et 1940, avec trois types de carrosseries proposées par l’usine Bugatti : Atlantic, Atalante et Aravis. Certains exemplaires ont également reçu des carrosseries sur mesure réalisées par des carrossiers indépendants prestigieux comme Gangloff, Vanden Plas ou Corsica.
La Type 57S sans compresseur était déjà une voiture d’exception, réservée à une clientèle très fortunée en quête de sensations et d’exclusivité. Son prix à l’époque représentait plusieurs années de salaire d’un ouvrier qualifié.
Type 57SC (avec compresseur)
Le « C » signifie « Compresseur ». Bugatti a proposé dès 1937 une version suralimentée de la Type 57S, baptisée Type 57SC. Un compresseur volumétrique de type Roots, délivrant environ 5 à 6 psi de pression, venait booster la puissance à près de 200 chevaux. La vitesse maximale grimpait autour de 210 km/h, voire plus selon les sources et les réglages.
Seulement deux exemplaires de Type 57SC ont été livrés neufs avec le compresseur d’usine : le châssis ex-Dovaz et le châssis 57453. Cependant, la plupart des propriétaires de Type 57S ont rapidement fait ajouter le compresseur par l’usine ou des spécialistes, transformant leur voiture en SC. Aujourd’hui, distinguer une SC d’origine d’une conversion ultérieure demande une expertise pointue et une documentation complète.
La Type 57SC incarne l’aboutissement ultime de la lignée Type 57 : performances de supercar avant l’heure, luxe absolu et rareté extrême. C’est aussi l’une des voitures les plus chères au monde.
Les carrosseries emblématiques de la Type 57S
Si le châssis et le moteur de la Type 57S sont exceptionnels, ce sont les carrosseries qui ont transformé cette voiture en icône visuelle. Jean Bugatti, qui supervisait personnellement le design, a créé trois styles majeurs pour habiller le châssis S. Chacun est devenu une légende à part entière.
Atlantic : l’icône absolue (4 exemplaires)
La Bugatti Type 57SC Atlantic est sans doute la voiture la plus désirable jamais construite. Seulement quatre exemplaires ont été produits, dont trois subsistent aujourd’hui. Le quatrième, surnommé « La Voiture Noire » et appartenant à Jean Bugatti lui-même, a mystérieusement disparu en 1938 entre Molsheim et Bordeaux. Sa valeur estimée dépasse aujourd’hui les 100 millions d’euros si elle réapparaissait.
Le design de l’Atlantic est dérivé du prototype Aérolithe de 1935, lui-même conçu avec un alliage d’électron (magnésium et aluminium) impossible à souder. D’où les célèbres rivets apparents qui courent le long de l’arête centrale du toit et du capot, créant une ligne dorsale spectaculaire. Les formes en goutte d’eau, le pare-brise très incliné, les portières en forme de rein et les ailes enveloppantes donnent à l’Atlantic une allure futuriste, même 90 ans plus tard.
Les trois Atlantic survivantes appartiennent à des collectionneurs prestigieux. L’une d’elles, le châssis 57374 dit « Rothschild Car », a été vendue entre 30 et 40 millions de dollars en 2010 et réside désormais au Mullin Automotive Museum. Une autre, le châssis 57591, fait partie de la collection Ralph Lauren et a remporté le Best of Show à Pebble Beach en 1990.
Atalante : l’élégance sportive (17 exemplaires)
L’Atalante représente une approche plus conventionnelle mais non moins sublime. Baptisée d’après la chasseresse de la mythologie grecque, cette carrosserie coupé 2 places offre des lignes fluides et équilibrées, avec une signature visuelle bicolore caractéristique. Jean Bugatti utilisait des couleurs contrastées pour souligner les courbes latérales, créant un effet dynamique saisissant : noir avec un trait rouge, bleu foncé avec du bleu clair, etc.
17 exemplaires d’Atalante ont été construits sur châssis Type 57S, certains ultérieurement équipés du compresseur pour devenir des 57SC. Moins spectaculaires que l’Atlantic, les Atalante n’en sont pas moins recherchées. En 2009, une Type 57S Atalante découverte dans un garage de Newcastle a été vendue aux enchères pour 3,4 millions d’euros. Après restauration, elle a été revendue en 2020 pour 10,4 millions de dollars, devenant la Type 57 (hors Atlantic) la plus chère jamais adjugée.
L’Atalante incarne le parfait équilibre entre sportivité et raffinement. Sa silhouette basse, ses vitres latérales galbées et son habitacle intimiste en font une GT d’exception.
Aravis : le cabriolet rare (19 exemplaires)
Moins connue mais tout aussi désirable, la carrosserie Aravis (du nom de la chaîne de montagnes des Alpes) est un cabriolet 2 places au style élancé. 19 exemplaires ont été réalisés sur base Type 57S. Avec son pare-brise incliné, ses ailes sculptées et sa capote élégante, l’Aravis offrait le frisson du plein air sans sacrifier l’allure.
Ces cabriolets sont particulièrement recherchés par les collectionneurs amateurs de voitures utilisables lors d’événements comme le Concours d’Élégance de Pebble Beach ou la Villa d’Este. Leur rareté et leur charme estival en font des pièces de choix, régulièrement adjugées à plusieurs millions de dollars.
Pourquoi la Type 57S vaut-elle si cher aujourd’hui ?
Les prix des Bugatti Type 57S atteignent régulièrement des sommets astronomiques lors des ventes aux enchères. Une Type 57SC Atlantic peut dépasser les 30 millions de dollars, et même une Atalante en bon état franchit allègrement la barre des 10 millions. Plusieurs facteurs expliquent cette valorisation exceptionnelle.
Une production ultra-limitée
Quarante-trois exemplaires. C’est tout ce que Bugatti a produit de la Type 57S entre 1936 et 1940. À titre de comparaison, Ferrari a fabriqué plus de 400 exemplaires de la légendaire 250 GTO. Mais la rareté va au-delà des chiffres de production. La Seconde Guerre mondiale, les accidents, les destructions et les modifications ont considérablement réduit le nombre de Type 57S authentiques et complètes encore existantes.
Chaque exemplaire survivant est documenté, répertorié et suivi par des registres de collectionneurs et d’experts. Certaines ont un historique de propriété prestigieux : pilotes de courses, aristocrates, industriels, célébrités. Cette traçabilité ajoute encore à la valeur et à l’aura du modèle.
L’œuvre de Jean Bugatti
Jean Bugatti n’était pas un simple designer ou un ingénieur talentueux. C’était un génie complet, capable de concevoir à la fois les lignes extérieures et les solutions techniques les plus pointues. Fils d’Ettore Bugatti, fondateur de la marque, Jean a pris les rênes de l’entreprise familiale dans les années 1930 et a signé certaines des plus belles automobiles jamais créées.
La Type 57S et ses variantes sont considérées comme son chef-d’œuvre absolu. Malheureusement, Jean Bugatti est mort tragiquement le 11 août 1939 lors d’un essai routier près de l’usine de Molsheim. Il n’avait que 30 ans. Vingt-trois jours plus tard, la Seconde Guerre mondiale éclatait, marquant la fin de l’âge d’or de Bugatti. Cette dimension tragique et romantique amplifie la légende de la Type 57S : elle représente l’apogée créatif d’un homme brillant fauché en pleine jeunesse.
Des records d’enchères spectaculaires
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Une Type 57SC Atlantic a été vendue privément en 2010 pour une somme estimée entre 30 et 40 millions de dollars, ce qui en fait l’une des voitures les plus chères jamais vendues. Une Type 57SC Atalante a été adjugée 10,4 millions de dollars en 2020. Même une Type 57S standard en bon état dépasse facilement les 5 millions.
Pour mettre ces montants en perspective, une Ferrari 250 GTO (considérée comme la voiture la plus chère au monde) s’est vendue 48 millions de dollars en 2018. Une Mercedes-Benz 300 SLR Uhlenhaut Coupé a atteint 142 millions en 2022. La Type 57SC Atlantic joue donc dans la même cour que ces monuments absolus de l’automobile de collection.
Le palmarès sportif de la Type 57S
La Type 57S n’était pas qu’une belle carrosserie sur un châssis de luxe. C’était une véritable voiture de sport, capable de briller en compétition. Bugatti a développé une version spécifique pour la course, baptisée Type 57G « Tank » en raison de sa carrosserie profilée fermée évoquant un char d’assaut inversé.
Ces voitures de course, basées sur le châssis et le moteur de la Type 57S (parfois avec compresseur), ont remporté deux victoires historiques aux 24 Heures du Mans : en 1937 avec Jean-Pierre Wimille et Robert Benoist, puis en 1939 avec Wimille et Pierre Veyron. Elles ont également triomphé au Grand Prix de France 1936, au Rallye des Alpes françaises 1935 et dans de nombreuses autres épreuves.
Ces succès sportifs ont prouvé que la Type 57S n’était pas seulement une œuvre d’art roulante destinée aux concours d’élégance. Elle était rapide, fiable et compétitive face aux meilleures voitures de course de l’époque. Rares sont les automobiles capables d’allier un tel niveau de luxe, de beauté et de performances sportives.
Comment reconnaître une Type 57S ?
Si vous avez la chance d’apercevoir une Bugatti Type 57S lors d’un événement automobile, plusieurs détails visuels permettent de l’identifier à coup sûr et de la distinguer d’une Type 57 classique.
Le radiateur en forme de V est l’un des signes les plus évidents. Contrairement à la Type 57 standard dont le radiateur est vertical et droit, la Type 57S arbore une calandre inclinée et sculptée qui lui donne un air agressif et racé. Ce détail stylistique accentue l’impression de vitesse, même à l’arrêt.
La ligne de caisse extrêmement basse frappe immédiatement le regard. Une Type 57S semble littéralement collée au sol, avec un profil effilé et athlétique. Les portières sont courtes, les vitres réduites, et l’ensemble dégage une impression de compacité nerveuse.
Regardez également sous la voiture (si possible) : les six tubes d’échappement individuels qui sortent latéralement sont caractéristiques de la Type 57S. Cette solution technique unique, rendue nécessaire par la hauteur réduite du châssis, ne se retrouve sur aucune autre Bugatti.
Enfin, les roues à rayons Rudge-Whitworth en fils métalliques, associées aux tambours de freins volumineux et aux amortisseurs De Ram visibles, confirment l’authenticité du modèle. Chaque détail compte, car une Type 57S authentique vaut des millions.
Une légende intemporelle
La Bugatti Type 57S incarne tout ce que l’automobile de luxe et de sport peut offrir de plus abouti : performances exceptionnelles, design visionnaire, rareté absolue et excellence mécanique. Créée par Jean Bugatti au sommet de son art, elle représente l’apogée de la marque de Molsheim avant que la guerre et la tragédie ne referment ce chapitre doré. Aujourd’hui encore, chaque apparition d’une Type 57S lors d’un concours d’élégance ou d’une vente aux enchères provoque l’admiration et l’émotion. C’est bien plus qu’une voiture ancienne : c’est un morceau d’histoire automobile vivant.

